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L’actualité de la Lettre Apostolique Maximum Illud, 100 ans après


La mission Ad Gentes dans un monde profondément bouleversé

Dans la réalité plurielle de notre monde, marqué par la globalisation et l’inter-culturalité, la mission 100 ans après la lettre apostolique Maximum Illud (MI) doit nous porter, au-delà de la complémentarité et de la simple collaboration, à vivre la dynamique trinitaire relationnelle. Sortir et annoncer la Bonne Nouvelle est devoir de tous les chrétiens, mais à une seule condition : assumer nous-mêmes les implications de la révélation trinitaire, vivre l’amour réciproque dans l’interdépendance, … tout ce que le Christ nous a lui-même prescrit.

En effet, le mandat du Christ à ses disciples d’aller et d’évangéliser le monde est toujours actuel. C’est une mission qui comporte, au-delà de baptiser au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, une composante transformatrice, fruit d’une collaboration au quotidien : « et enseignez-leur à observer tout ce que je vous ai prescrit » (cf. Mt 28, 20). Par ailleurs, l’être humain se transforme à une vitesse de croisière. Et partout plus que jamais, on parle d’un tournant anthropologique. Nous ne sommes pas encore arrivés à une interprétation adéquate de cette réalité et moins encore à mesure de déchiffrer la direction exacte de ces changements radicaux. Nous sommes cependant convaincus que c’est le moment de tout risquer. Il s’agit sans doute d’un temps « apocalyptique », un temps qui nous « révèle » le sens de toutes les crises que nous avons eues au cours du XXème siècle et qui continuent à rendre notre existence fluide et incertaine.[1]

Au moment où nous revisitons les appels de la lettre apostolique MI, nous nous penchons sur la collaboration et l’interdépendance pour affirmer à notre tour l’actualité et la nécessité de la mission. La collaboration, si elle est réelle, elle ne peut que transformer. Elle ne laisse personne à l’état initial. Et il s’agit toujours d’une transformation pour le bien et vers le bien. MI a été une encyclique pilote et à partir de laquelle se sont soutenues et ont pris l’élan toutes les autres encycliques missionnaires, de la Rerum Ecclesiae de Pie XI (1926) jusqu’à la Redemptoris missio de Jean Paul II (1990).

     Notre regard se tourne de prime abord, sur la mission aujourd’hui qui fait face à des multiples défis, la même mission Ad gentes dont l’urgence et la nécessité sont soulignées par le document magistériel MI.  Ce n’est pas seulement la mission qui se trouve en crise, mais aussi la même réflexion théologique autour du fondement missionnaire. La mission et la théologie sont appelées à être plus œcuméniques, plus dialogiques, plurielles et universelles. Ceci exige de nous sortir de la peur à perdre nos positions de toujours, nos structures de toujours, et de nous mélanger aux autres pour faire « un système ». C’est vers cette conscience, vers ce paradigme de la collaboration qui n’est pas complémentarité, mais une nouvelle humanité, une nouvelle conscience et une nouvelle mission fondée sur l’apport de tous les chrétiens que pointent les recommandations du Pape Benoît XV, dans le contexte de l’après-guerre, un conflit mondial qu’il a défini de « massacre inutile ».

Il s’agissait bien d’un tournant historique, mais qui aujourd’hui, dans le contexte qui est le nôtre, nous illumine pour un nouveau tournant de l’Ad gentes au-delà de la complémentarité. S’agissant de la propagation de l’Evangile, les logiques du libre-échange comme de la libre circulation, prônées par le système économique, ne suffissent pas. Nous devons vivre plus que jamais « interdépendants » et reconnaître que nous avons besoin les uns des autres pour être ce que nous sommes.  Ce nouveau tournant ne sera pas seulement culturel ni intellectuel, mais doit impliquer toute la personne, le chrétien que nous sommes, faisant option pour « l’autre dans sa différence ». Mais avant cela, restons un instant sur l’histoire et sur les recommandations de la MI.

Maximum Illud au tournant de l’histoire

 Le rêve d’une langue parfaite et universelle a toujours été proposé comme réponse au drame de toutes les divisions religieuses et politiques de notre histoire. Autour de la première guerre mondiale, nous nous sommes montrés incapables de dépasser Babel, et la conflictualité a une fois de plus rongé et divisé notre humanité, poussant ainsi à une destruction et une recherche de domination. Le 30 novembre 1919, immédiatement après la première guerre mondiale, aussi désastreuse pour les missions, Benoît XV (1914-1922), publia son encyclique missionnaire qui réalise aujourd’hui un siècle. Elle était aussi importante que programmatique, dans ce moment décisif de l’histoire de l’humanité qui a marqué un tournant dans l’histoire de la diffusion de l’Evangile.

L’anthropologue français René Girard, dans ses études, a qualifié l’histoire de l’humanité comme une histoire de violence, où nous vivons continuellement, non seulement dans des dynamiques de domination mais aussi d’exclusion. Voilà une des caractéristiques de ce tournant de l’histoire qui a motivé les intuitions de la lettre apostolique MI. Dans la logique de l’exclusion, nous nous préoccupons de savoir qui est à nos côtés, qui partage avec nous et dans quel ordre nous nous asseyons à table pour manger ensemble, et au besoin nous prévoyons les modalités de défense car nous nous sentons continuellement menacés, et donc prêts à nous défendre.

Dans cette logique, tous ceux qui sont différents nous dérangent et même quand nous aimerions les changer, nous ne sommes pas prêts à assumer le fait qu’ils soient comme nous, de peur qu’ils prennent la place qui nous « correspond ». Elle est, à en croire Giuseppe Dossetti, un moine au regard prophétique, une crise périodique et donc passagère, transitoire, qui donnera lieu à une nouvelle réalité. Je crois que nous sommes encore au fond, pas même au milieu de cette crise, dit-il. Je suis convaincu que le scenario culturel, intellectuel, politique n’a pas encore déployé toutes ses potentialités (…) Quand nous pensons aux implications des années 1918, celles de 1944-45, … l’unique cri que je souhaite faire sentir aujourd’hui est : attendez-vous à des surprises encore plus grosses et plus globales, des troubles et agitations à une échelle plus grande.[2] Le climat qui a marqué ce tournant fut, l’avons-nous dit, de narcissisme et de recherche de pouvoir, souvent avec manque de confiance les uns envers les autres.

Dans un contexte tellement autoréférentiel, l’on pourrait bien croire que la situation du moment marquait une fin, surtout en occident, voyant un monde et une culture entière qui se déchirait en morceaux. C’était quelque chose d’apocalyptique, d’ultimatum, de fin, … et c’est là que nous devons reconnaître, même dans l’utilisation ultérieure, que : « l’apocalypse n’annonce pas la fin du monde, mais fonde plutôt une espérance. Celui qui ouvre les yeux sur la réalité ne tombe pas dans le désespoir absolu face aux surprises de la modernité, mais voit plutôt un monde où les choses retrouvent du sens. L’espérance est possible seulement pour qui ose faire face au danger du moment »[3].

Dans les années avant-guerre et plus encore avec les conflits déclenchés au cours des années de guerre, la même œuvre missionnaire devrait se purifier de toute collusion avec la colonisation et se tenir loin des visées nationalistes et expansionnistes. On devrait donc, comme encore de nos jours, faire des choix missionnaires qui puissent transformer toute chose. Il fallait, et il faut encore aujourd’hui, faire un autre regard sur l’identité egocentrique et belliqueuse, en assumant le projet du Christ qui n’a pas besoin de se défendre, qui n’a pas peur d’aller à la rencontrer de la différence et de proposer la dynamique de l’inclusion là où l’exclusion fait rage.

Ces années que nous venons de mentionner ont constitué un de grands carrefours de l’histoire, sur le plan religieux comme sur le plan axiologique, sur le plan économique comme sur le plan politique, dans l’organisation de la vie familiale comme dans les relations entre individus, groupes sociaux et dans les relations entre pays et continents. Une analyse sérieuse, profonde, critique et pleine d’espérance nous porte cependant à percevoir ce moment de transition comme un vrai recommencement, une régénération radicale.[4] Ce fut difficile renoncer aux différences qui caractérisaient notre humanité, mais telle n’était pas la question à notre humble avis. Il est plutôt question de pouvoir partager, de pouvoir vivre ensemble sans renoncer à nos différences. Le défi est et reste celui de réunir autour d’une même table les hommes de tous les temps et de tous les pays, sans aucune autre prétention que celle de la famille universelle, fruit d’une nouvelle humanité. Hélas, tout le monde a voulu gagner. Qui dit gagner le pain dit gagner la vie pendant que mendier signifie se reconnaitre incapable de vivre seul, reconnaitre l’apport des autres dans la propre existence. Nous n’avons pas besoin de gagner. Celui qui n’a jamais eu besoin des autres pour pouvoir obtenir son pain, manque encore d’une expérience profonde et déterminante de l’humanité.

L’exclusion, l’idéologie et l’autoréférentialité de cette période historique ont prouvé que la tendance relationnelle est encore loin d’être une réalité, mais avec la mission l’histoire doit continuer sa marche vers la naissance d’un homme nouveau, sa marche vers l’unification et la récapitulation dans le Christ qui nous libère de toutes les séparations belliqueuses. Avec la naissance de l’homme nouveau, l’on veut aller au-delà de Babel et « dépasser la logique de l’incommunicabilité, signe de la conflictualité qui divise les hommes et les pousse à la destruction et à la domination ».[5]

 

[1] M. GUZZI, Dalla fine all’inizio, Ed. Paoline, Milan, 2011, 5

[2] D’une interview d’été 1993, In Bailamme 18/19

[3] R. GIRARD, Portando Clausewitz all’estremo, Adelphi, Milan, 2008, 17

[4] M. GUZZI, Dalla fine all’inizio, 9

[5] Cf. Antonio M. BAGGIO, Il principio dimenticato, ed. Città Nuova, Rome, 2007, 147