
RENCONTRE FORMELLE OU INFORMELLE ? (L’EUCHARISTIE): Mission eucharistique.
La rencontre est une catégorie qui fait non seulement partie des concepts pour définir l’être humain[1], mais aussi partie intégrante du système interculturelle qui doit qualifier désormais notre être chrétien. Dans la perspective de nos cultures africaines, la rencontre occupe une grande partie de nos activités journalières, en famille comme en société élargie. Dans ces "vas-et-viens" de chaque jour où nous partons avec des valises vides (En réalité elles ne sont jamais vides. Nous n’allons pas à la rencontre complètement dépourvus) et revenons avec des grandes charges, nos rencontres sont souvent définies comme formelles ou informelles, mais dans tous les cas elles sont sources d’une transformation. Avec nos choix et surtout faisant référence à un système des valeurs, nous pouvons encore décider quel tournant, quelle transformation intégrer dans nos parcours et ainsi vivre les rencontres ultérieures.
Parlant de l’Eucharistie, comme de l’ensemble de notre existence chrétienne, nous pouvons la définir comme une rencontre et bien plus qu’une rencontre, une « rencontre par excellence ». Ceci surtout quand je pense à la transformation qui en résulte. Une rencontre de laquelle on ressort toujours enrichi, même quand c’est dans l’optique de changer ses propres points de vue, provoqué par cette expérience toujours unique et exceptionnelle. La question que je pose dans le titre ci-haut, celle de savoir si elle est une rencontre informelle ou formelle, est une invitation à la réflexion personnelle et communautaire, fruit d’un fait concret (un de ces faits qui le long des heures t’invitent parfois à aller au-delà et surtout à donner une réponse cohérente). Nous ne devons pas perdre de vue qu’il y a une part de choses à faire pour évaluer la qualité de cette rencontre qui est vécue au quotidien par nombreux, mais qui demeure une réalité divine et à la fois humaine. Cette dimension « théandrique » nous met à une fréquence supérieure au moment d’évaluer la formalité ou l’informalité d’une telle rencontre.
La formalité est une procédure prescrite normalement pour la réalisation d’une cérémonie. En tant que forme spéciale requise par la loi, elle fait référence à la modalité. Elle est ainsi un acte réalisé par convention sociale ou par pur respect de la forme extérieure. Ce qui est formel est donc officiel, solennel, conventionnel. Ce qui est formel est clair, explicite, précis ; au moment où ce qui est informel est indéterminé, sous-entendu et vague. L’informel reste de l’ordre du privé et du réservé.
Quand un ami nous invite manger ou prendre part à une réunion, à un colloque, nous disons qu’il s’agit d’une rencontre informelle dans la mesure où elle n’est pas officielle, elle ne procède pas par des formalités. Malheureusement tel n’est pas le cas pour la rencontre eucharistique. Elle n’est pas de l’ordre du privé, elle n’est pas une rencontre réservée. Elle est une rencontre toujours formelle et je dirais même, faisant référence à la nature divine et humaine, où l’initiative de Dieu précède toujours, une rencontre plus-que-formelle. Quand on y prend part, on s’y prépare. Et si l’on ne fait pas sa part comme il faut, celui qui nous invite fait toujours sa part.
A cette rencontre, l’homme se met en présence de Dieu, s’ouvre à la médiation d’une communauté, se laisse interpeller et transformer, et sans plus compter sur ses propres forces, accepte d’assumer une mission. Voilà pourquoi nous disons que la rencontre eucharistique, une rencontre formelle, est :
- Initiative de Dieu: Il prépare sa table et nous invite, pas parce que nous le méritons mais parce qu’il a posé sur nous son regard et veut nous porter avec lui à une bonne vie.
- Ouverture à une communauté: Il ne m’appelle pas seul, et il ne veut pas que je reste insensible aux cris et aux démarches de ceux qui sont à mes côtés. Dans la contemplation de celui qui nous invite, je découvre que la vie se trouve dans l’interdépendance, dans la communion.
- Conversion personnelle et communautaire: A chaque instant de cette rencontre, je fais face à mes incohérences, la communauté fait face à ses incohérences, et décidons de repartir sur le chemin de l’interdépendance qui implique le fait que sans l’autre, sans son bien-être, le mien ne sera non plus rassuré.
- Mission dans/avec la communauté qu’est l’Eglise: De cette rencontre naissent d’autres rencontres que à ce point, nous pouvons aussi qualifier de formel. A partir de ce moment, tout ce que je fais ne sera plus considéré un fait privé et/ou isolé. C’est un acte que je réalise avec la communauté, dans la communauté, pour une plus grande diversité, pour une plus grande interdépendance.
En affirmant l’Eucharistie comme une rencontre formelle, nous ne voulons pas léser les convictions de la fraternité, de la spontanéité, de la joie de se rencontrer et de tisser des relations profondes. Cet aspect est présent dans la réalité de nos rencontres eucharistiques, mais nous sommes tout de même convaincu que ce qui est formel n’est pas formaliste. Loin de nos eucharisties tout formalisme.
Ce que nous avons affirmé avec cette formalité de la rencontre eucharistique nous portera ultérieurement à affirmer la formalité de la structure vocationnelle chrétienne. Car la vocation n’est pas un fait privé, un appel pour soi-même, mais en vue d’une mission. Je suis missionnaire pour aller à la rencontre. Je ne suis pas missionnaire dans l’anonymat, non plus dans l’informalité, je suis missionnaire d’un amour qui me précède et qui m’accompagne. Je suis missionnaire pour alimenter la croissance de cet amour et cela ne doit pas être d’une manière sous-entendue ni vague.
[1] Aristote dans un célèbre passage de la politique, définit l’homme comme zoon politikon. L’homme, dit-t-il, est un animal politique, sociable plus que tout abeille et plus que tout autre animal vivant en troupeau. En cela, Aristote signifie que l’homme vit mieux dans une « polis », devient homme parmi les autres, en vivant dans une société régie par des lois et des coutumes. L’homme développe son potentiel et réalise sa fin naturelle dans un contexte social. Il s’agit de la « bonne vie ». Ce n’est pas une vie facile, mais une vie de vertu qui se traduit par le souverain bien (eudaimonia), souvent traduit comme le bonheur. Cfr. ARISTOTE, Politica I, 2 (1253a, 8-17).



