
Quand le silence tue
Monseigneur Christophe Munzihirwa, dit « Monseigneur Romero de l’Afrique », 23 ans après son assassinat, un livre-témoignage lui rend hommage. Quand le silence tue. Munzihirwa, martyr de la paix au Congo[1]. C’est le livre publié en italien par Galangwa Zirirane Jacques en mémoire de cette grande figure de l’Eglise d’Afrique.
La RDC ne fait pas la Une de grands media. Et pourtant ce pays continent connaît une des crises humanitaires les plus dramatiques de notre siècle, malheureusement passée sous silence. Les rapports font état d’au moins 6 à 8 millions de morts, victimes directes ou indirectes d’une guerre qui a débuté en 1994[2]. Parce que ce drame que connaît le peuple congolais continue sous le regard complaisant des puissants, on comprend alors pourquoi l’auteur parle d’un silence qui tue.
Dans un tel contexte, la figure de Munzihirwa est évoquée comme antidote. En pleine crise de la région des grands Lacs débutée avec le flux de refugiés rwandais, d’abord Tutsi et puis Hutu en 1994, en plein génocide, l’archevêque de Bukavu ne garda pas silence. Par sa parole, il sut faire connaître au monde un drame qui était en train de se passer au Kivu et dont les effets néfastes continuent encore aujourd’hui. Son ministère comme pasteur se comprend en lien avec cette situation des conflits alors en cours au Rwanda, Burundi et RDC.
Malgré la complexité des problèmes que Mzee Munzihirwa devait affronter, il se montra un pasteur courageux avec un franc-parler. Son activité pastorale, dit l’auteur, se focalisa sur deux axes : la défense de la dignité de la personne humaine et la recherche d’un espace de paix dans la Région de grands Lacs qui était entrain de sombrer dans les conflits et les guerres[3]. A cause de sa « passion pour la dignité de tout homme », Munzihirwa ne pouvait pas se taire en face du mal. Au contraire, il le dénonçait avec vigueur, même au risque de sa vie. L’auteur évoque cette conviction en citant les mots de l’archevêque : Ils peuvent me tuer. Mais ils ne peuvent pas tuer la vérité »[4].
La fin de Munzihirwa, on la connaît. Il fut assassiné dans la nuit du 29 Octobre 1996. Cette date est devenue une journée de la commémoration de sa mémoire pour toute la ville de Bukavu et ailleurs. L’auteur indique que l’évocation de la mémoire de ce pasteur courageux doit aller de pair avec le combat pour la justice, la paix et la réconciliation, même sous le risque du don de soi, à la manière de Munzihirwa. Continuer son combat est le meilleur moyen de lui rendre hommage. Autrement, les célébrations organisées en sa mémoire virent au folklorisme[5].
Pour continuer le combat de Mzee, l’auteur invite à s’approprier son héritage, mieux son style. Car à côté des figures comme cardinal Malula et plus tard, Monseigneur Kataliko, le nom de Munzihirwa est désormais inscrit dans le registre des Pères de l’Eglise d’Afrique[6]. Le style de Munzihirwa, l’auteur l’indique en se référant à la vie et aux paroles de l’archevêque. Munzihirwa était un homme humble et simple. Il est décrit comme un homme véritablement pauvre même dans les détails vestimentaires. Tenant compte du contexte ecclésial de l’Afrique, il se gardait de la tentation de s’enrichir ou d’enrichir les membres de sa famille[7]. On sait combien l’Eglise d’Afrique, de son plus haut sommet, a grandement besoin aujourd’hui de cet esprit de pauvreté évangélique typique de Munzihirwa.
Prédicateur de la paix, de la miséricorde, accompagnateur, serviteur et défenseur des pauvres, témoin de la charité et de la paix…sont autant de qualificatifs qu’on trouve dans le livre pour dire qui était Munzihirwa. Le témoignage de sa vie et sa parole restent une boussole pour les évêques, les prêtres et laïcs congolais. Sa vie s’offre ainsi comme un enseignement sur la manière de suivre le Christ en temps difficiles. Selon l’auteur, célébrer la mémoire de Munzihirwa aujourd’hui, c’est comme réécouter ces mots de l’Evangile : « Vas et fais de même » (Lc 10, 37)[8].
Sous forme prospective, la troisième partie du livre indique quelques pistes pastorales que l’Eglise du Congo est invitée à s’approprier afin de garder vivant le témoignage de son archevêque martyr. A la question : Quel message aujourd’hui pour le Congo[9]§, Galangwa répond : on a besoin d’un message renouvelé et de liberté (p. 71-75). On a besoin des témoins de la vérité (p. 76-79). On a besoin de remettre au centre de la prédication le message sur la réconciliation (p. 80-82). On a besoin d’une Eglise qui s’engage pour la justice et la paix(p. 83-88) ; une Eglise qui annonce la vie (p.89-97). Cette ligne pastorale prend pour ressources : Munzihirwa, le second synode des évêques pour l’Afrique et le pape François.
Le livre de Jacques Galangwa n’est pas un traité scientifique sur la vie et l’œuvre de Munzihirwa. Il existe d’autres ouvrages plus élaborés et auxquels l’auteur se réfère. La particularité de cette publication est qu’elle se lit comme un témoignage de quelqu’un qui a été séduit par la figure de l’archevêque Munzihirwa. C’est une publication « engagée » pourrait-on dire. En le publiant, l’auteur a voulu rendre hommage à un « père dans la foi » qu’il décrit comme un pasteur qui a su donner sa vie pour son peuple[10].
Ecrit par un jeune congolais de Bukavu, ce livre est un signe que la vie et le message de Munzihirwa ne cessent de nourrir et soutenir la vie d’une jeunesse congolaise soucieuse de voir advenir l’avènement d’un Congo prospère où il fait beau de vivre. Et dans cet avènement, les chrétiens ont et auront un grand rôle à jouer à l’exemple de grands témoins de la foi dont Munzihirwa est devenu une référence obligée.
Le livre reprend en annexe quelques messages de l’archevêque Munzihirwa. A les lire, on écoute à frais nouveaux la richesse spirituelle et la vision prophétique qui caractérisaient ce grand homme de Dieu. Une raison en plus pour lire le livre !
[1] Le titre italien est : GALANGWA ZIRIRANE JACQUES, Quando il silenzio uccide. Munzihirwa martire della pace in Congo, Edizione Cose d’Africa, 07-2019, 143p.
[2] Ibid., p. 10-11.
[3]Ibid., p. 22.
[4] Ibid., p. 26.
[5] Ibid., p. 19.
[6] Ibid., p. 65.
[7] Ibid., p. 32.
[8] Ibid., p. 65.
[9]Ibid., p. 69.
[10] Ibid., p. 99.



