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L’Eglise que nous voulons en Afrique

L’Eglise que nous voulons en Afrique

L’Eglise que nous voulons en Afrique est :

  • a) une Eglise miséricordieuse prêchant le Père miséricordieux ;
  • b) une Eglise des pauvres et pour les pauvres ;
  • c) une Eglise avec une présence féminine incisive ;
  • d) une Eglise où l’autorité et le leadership sont un service et non un pouvoir ;
  • e) une Eglise des disciples missionnaires.

Cette Eglise désirée résulte d’un Colloque théologique sur l’Eglise, la Religion et la Société en Afrique, organisé en 2014-2015 par Hekima University College, une université jésuite basée à Nairobi au Kenya. Le thème général du Colloque était : « L’Eglise que nous voulons : voix théologiques dans et en dehors de l’Eglise au service de ‘Ecclesia in africa’ » [1].

Si L’Eglise que nous voulons en Afrique a le Concile Vatican II comme son ressourcement théologique, un événement datant de 50 ans déjà, « l’effet Pape François » demeure sa source contemporaine, dit le jésuite nigérian A. E. Orobator, l’éditeur de l’ouvrage collectif[2]. Les auteurs qui viennent d’Afrique et d’ailleurs, grâce à leur expérience de terrain, sont des fin- connaisseurs des forces et des faiblesses de l’Eglise en Afrique. Ces lignes, sous forme de réception, se veulent un bref résumé de cette Eglise en Afrique, désirée par le Colloque de Nairobi.

a) une Eglise miséricordieuse prêchant le Père miséricordieux

Depuis son élection comme « évêque de Rome », le pape François a maintes fois exprimé son désir de voir l’Eglise agir comme un « hôpital de la campagne ». Cela implique, pour l’Eglise, être une Eglise qui couvre avec affection et amour tous ceux qui sont affligés par toute sorte de misère (Lumen Gentium, n°8). Je préfère une Église accidentée, blessée et sale pour être sortie par les chemins, plutôt qu’une Église malade de la fermeture et du confort de s’accrocher à ses propres sécurités, a clairement affirmé le pape François (Evangelii Gaudium n°49). Une telle Eglise est celle qui ne s’occupe pas seulement de ceux-là qui sont « en ordre » avec son enseignement, mais accueille avec joie ceux qui frappent à sa porte comme le père miséricordieux (Lc 15) ou qui va à la rencontre de ceux-là qui ne lui « demandent rien » pour paraphraser André Vingt-Trois, Cardinal, archevêque de Paris en France. Voilà une Eglise miséricordieuse qui révèle le Père miséricordieux. La convocation du Jubilée de la miséricorde est lue par le Colloque de Nairobi comme le sommet de cette Eglise miséricordieuse ardemment désirée par le pape François. 

Certes une Eglise miséricordieuse est souhaitée et souhaitable en Afrique où l’Eglise parait experte en cas dits « irréguliers » : fornication, adultère,  divorce, polygamie… ; avec leur lot d’excommunication. Un « pape François » pourrait-il émerger de l’Eglise d’Afrique ? A cette question provocante, Stan Chu Ilo, un prêtre nigérian, répond “non”. Car selon lui, l’Eglise en terre africaine, par son enseignement et ses pasteurs, n’a pas encore atteint la maturité, l’ouverture et la créativité de l’Eglise latino-américaine d’où est issu le pape François.

b. Une Eglise des pauvres et pour les pauvres 

Le vœu d’une Eglise des pauvres et pour les pauvres apparait dans l’article de Bienvenu Mayemba, un jésuite congolais (RDC) où il analyse l’expérience du grand théologien camerounais, aujourd’hui retourné au Père, Jean-Marc Ela et le pape François. Instruit par ces deux hommes de Dieu, Mayemba aboutit à la conclusion selon laquelle : dans un continent où la majorité est pauvre, l’Eglise ne peut être crédible que si elle devient une Eglise où les pauvres se sentent « chez eux ». Une Eglise des pauvres est celle où le souci pour les pauvres est plus qu’un pieux vœu. Le souci et le soin du pauvre attendent d’être exprimés par des actes charitables concrets. De surcroît, Eglise adonnée au service des pauvres est invitée à prendre au sérieux le combat pour la justice.

Si l’Eglise en Afrique veut être l’Eglise de Jésus qui a prêché à la synagogue de Nazareth (Lc 4, 18-19) et qui s’est appauvri (Ph 2, 7), elle doit allier charité et justice comme J.-M. Ela et le pape François l’ont sans cesse répété.  Naturellement, une Eglise des pauvres et pour les pauvres en Afrique a besoin d’examiner honnêtement son style de vie et celui de ses ministres (évêques, prêtres, religieux…). En effet, les « les hommes d’Eglise » en Afrique sont parfois identifiés, par le commun de mortels, aux « classes dirigeantes » des Etats africains dont le style de vie est tout sauf modeste. En ce sens, dit Stan Chu Ilo, le style de vie de pape François s’offre comme une force de proposition pour les pasteurs d’âmes en Afrique (p. 33). Au fait, il se dit que lorsqu’il était cardinal en Argentine, il se déplaçait en transport en commun et préparait seul ses repas.

c. une Eglise avec une présence féminine incisive

Dans Evangelii Gaudium n°103, l’actuel évêque de Rome a invité l’Eglise universelle à élargir les espaces pour une présence féminine plus incisive dans l’Église. Cet appel est pris au sérieux par les auteurs de l’Eglise que nous voulons en Afrique, surtout les femmes ((Josée Ngalula (RDC), Alison Muro (Afrique du Sud), M. Akossi-Mvongo (Côte d’Ivoire)…La très patriarcale Eglise d’Afrique est-elle disposée à être partie prenante dans l’avenir du monde en promouvant et permettant aux dons des femmes d’Afrique d’émerger ? (p. 151) Telle est la question que se pose Anne Arabonne, une religieuse de la Californie aux USA.

Au-delà de bonnes intentions, tous les participants au Colloque de Nairobi conviennent qu’il y a nécessité d’une profonde conversion de mentalité et de comportement dans l’Eglise d’Afrique en ce qui concerne le statut et le rôle de la femme en son sein. A cause de ce que Josée Ngalula appelle « illettrisme théologique » qui affecte les fidèles du Christ en Afrique ; bien entendu, clercs y compris, il y a urgence de faire savoir le riche trésor de l’enseignement biblique et celui de l’Eglise au sujet de la dignité de la femme. Une appropriation de cet enseignement, estime la religieuse congolaise, pourrait secouer le cléricalisme et le sexisme en cours dans l’Eglise d’Afrique et ainsi permettre aux femmes d’Afrique de contribuer à l’édification du Corps du Christ en Afrique, comme elles sont déjà en train de le faire dans les communautés chrétiennes, sans avoir besoin d’un mandat délivré par une autorité compétente.

Jean Paul II (Ecclesia in Africa n°104) et Benoît XVI (Africae Munus n°56-57), en leur temps, avaient redit à l’Eglise d’Afrique son devoir de promouvoir la dignité et l’émancipation de la femme africaine. Ils invitaient l’Eglise d’Afrique à devenir exemplaire et modèle pour toute la société africaine en ce qui concerne le statut de la femme. Depuis lors, peu d’actions concrètes ont suivi leurs appels. Peut-on espérer que dans l’Eglise que nous voulons en Afrique le vœu d’une présence féminine incisive exprimé par le pape François sera cette fois exaucé ? En tout cas, c’est ce qu’escomptent les théologiens africains.

d) Une Eglise où l’autorité et le leadership sont un service et non un pouvoir

Par la voix de ses pasteurs, l’Eglise en Afrique, est connue comme une institution de critique sociale surtout à l’égard des dirigeants au pouvoir dont leur pratique de l’autorité est loin d’être un service. Dans l’Eglise que nous voulons en Afrique, les pasteurs africains sont invités à examiner leur conscience. Car alors qu’ils critiquent de façon acerbe les hommes d’Etat africains, l’institution qu’ils dirigent : l’Eglise en Afrique, s’avère comme le miroir du malaise africain, dit Anthony Egan, un jésuite sud-africain (p. 250-251). Selon lui, l’Eglise en Afrique est loin d’être une alternative par rapport à ce qui est vécu dans la société en général en ce qui concerne le pouvoir, l’autorité et le management[3]. D’où une invitation à la conversion. 

Il y a encore besoin dans l’Eglise d’Afrique d’une pneumatologie suffisamment claire pour convaincre la hiérarchie de l’Eglise en Afrique de leur usurpation de la place du Christ dans l’Eglise. Une telle pneumatologie est sine qua non pour l’émergence de ministères ordonnés et non – ordonnés, conçus comme services dans l’Eglise d’Afrique, pense Mercy Amba Oduyoye, une théologienne méthodiste du Ghana (p.335).

Naturellement, le binôme pouvoir – autorité et l’exercice du leadership exempté de tout tribalisme, du népotisme et du clientélisme ne sont pas le portrait complet de leaders de l’Eglise d’Afrique. L’Eglise d’Afrique regorge de nombreux pasteurs serviteurs. Certains ont même fait preuve de sacrifice immense. Emmanuel Katongole, un prêtre ougandais enseignant de théologie aux USA, évoque le cas des évêques congolais Mzee Munzihirwa Christophe et Emmanuel Kataliko, deux pasteurs ayant exercé leur ministère à Bukavu (RDC) pendant la guerre et qui se sont manifestés comme des modèles féconds en ce que signifie l’autorité et le leadership, selon l’évangile : sage et humble service, souci pour la dignité inviolable de tout homme et toute femme, signe de communion entre les peuples, tribus et ethnies (p.198). L’évêque rwandais Antoine Kambanda, dans son article au titre provocateur: « Qui veut les vaches dort comme les vaches: L’évêque dans l’Eglise du pape François » (pp.46-56) abonde aussi dans ce même sens lorsqu’il décrit l’évêque voulu par le pape François comme un homme compatissant, soucieux des pauvres et proche du peuple.

e) Une Eglise des disciples missionnaires

Pour servir l’Afrique, l’Eglise a besoin de travailler dur pour sa propre conversion, aussi bien en ses membres que dans ses structures. Par ailleurs, malgré les nombreux défis auxquels l’Eglise en Afrique est confrontée en son sein, il est clair que l’Eglise n’existe pas pour elle-même. Une Eglise auto-référentielle ne saurait être l’Eglise des disciples missionnaires, chère au pape François (Evangelii Gaudium n°24). Une Eglise dont le souci primordial n’est pas de rejoindre ceux-là qui ne connaissent pas le Christ n’est pas fidèle à son identité et au mandat reçu de son Seigneur : « Allez dans le monde entier, annoncez l’Evangile à toutes les créatures » (Mc 16, 15).

Dans l’Eglise que nous voulons en Afrique, ce visage de disciple missionnaire de l’Eglise apparait dans la méditation sur la « mission de l’évêque africain dans le programme pastoral du pape François» ((pp.58-68) faite par un évêque jésuite colombien Rodrigo Majia Saldarriaga, qui a travaillé dans plusieurs pays d’Afrique. En effet, si l’évêque que le pape veut en Afrique est celui rempli d’esprit d’évangélisateur, qui prie et travaille (Pape François, Allocution à la Congrégation des évêques, 27/2/2014) (p. 66), il ne peut être qu’un pasteur qui aide l’Eglise en Afrique à se trouver dans «un état permanent de mission » (Evangelii Gaudium n°25). Sur ce, les auteurs de  l’Eglise que nous voulons en Afrique ont cru que pour être Eglise voulue par le Christ, l’Eglise en Afrique doit redécouvrir et vivifier son identité en tant qu’Eglise des disciples missionnaires.

Un de points sur lequel l’identité missionnaire de l’Eglise attend sa vérification est l’habilité de l’Eglise catholique à s’ouvrir aux autres confessions chrétiennes et à imaginer avec elles un témoignage de foi commun : le défi œcuménique. En effet, note Elochukwu Uzukwu, un spiritain nigérian, malgré la fidélité des Eglises à la semaine de prière pour l’unité des chrétiens organisée chaque année, le scandale de leurs rivalités confessionnelles persiste (p. 283). Pour l’Eglise que nous voulons en Afrique, l’enjeu est donc d’envisager une théologie de l’unité des chrétiens plus efficiente que ce qui a été fait jusque là. On peut en dire au tant de la théologie des religions dans une perspective africaine ; un aspect très important de la mission de l’Eglise en Afrique omis par le Colloque de Nairobi.

En guise de reprise, disons que l’Eglise que nous voulons en Afrique est une lourde responsabilité. Elle exige de fortes et profondes ressources spirituelles. En nombre, l’Eglise en Afrique est certainement bien équipée ; même si Emmanuel Katongole nous avertit sur le danger de nous limiter à la seule forte croissance démographique du catholicisme africain. Avec raison, il estime que l’avenir du christianisme dépendra beaucoup plus de la qualité du témoignage des chrétiens (p. 191) et non de leur quantité. Dit autrement, l’Afrique a besoin des « chrétiens convaincus » (Saint Benoît). Cela suppose des chrétiens avec une réelle spiritualité (Laurenti Magessa, p. 137) enracinée dans les Ecritures, la vie sacramentelle et la vie quotidienne. 

Dans son introduction à l’ouvrage, le jésuite nigérian E. Orobator relève le faible enracinement biblique des textes publiés comme leur point faible. Si le Christ est la fondation de l’Eglise (Col 1, 18), l’Ecriture reste normative dans l’effort de penser la signification de l’Eglise en Afrique et dans le monde, dit-il. (p. 24). En ajout à ce talon d’Achille du Colloque de Nairobi, j’estime qu’une solide théologie sacramentelle, attentive à la dimension sociale des sacrements chrétiens, et mieux élaborée que ce que fait le théologien tanzanien Laurenti Magesa (p. 141-142), est d’une importance capitale dans l’Eglise d’Afrique. En effet, si l’Eglise que nous voulons en Afrique est celle qui confesse clairement le Christ comme sa Tête (Col 1, 18), on ne peut croire qu’une telle Eglise est celle de notre vouloir et notre imagination. L’Eglise vit de ce qu’elle reçoit de son Seigneur, dans les sacrements, par la force de l’Esprit Saint. Elle vit surtout de l’Eucharistie qui, selon Henri de Lubac, « fait l’Eglise ». Par conséquent, avant de réfléchir sur l’Eglise que nous voulons en Afrique, il est nécessaire de réfléchir sur le Christ que nous confessons en Afrique. Car une telle réflexion permet de saisir que la vie que le Christ donne à ses disciples africains est celle qu’ils sont invités à partager. Et en réalité, les sacrements restent les signes d’une telle vie reçue dans l’Eglise et donnée au monde. Alors, il y a nécessité d’y réfléchir préalablement lorsqu’on se propose de dresser les portraits de l’Eglise en Afrique.

En effet, comme l’affirme le cardinal J. Ratzinger, l’Eglise et les sacrements tiennent ou tombent tous ensemble. Car une Eglise sans les sacrements serait une organisation vide et les sacrements sans l’Eglise ne seraient que des rites sans signification et sans cohésion interne. (ID., La foi chrétienne hier et aujourd’hui, Nouvelle édition, Paris, cerf, 2013, p. 243). Si les théologiens africains veulent vraiment être au service de l’Eglise que nous voulons en Afrique, ils ne peuvent pas escamoter leur devoir de réfléchir, dans la foi, sur les fondements de l’Eglise qui, selon la perspective que nous avons esquissée ci-haut, sont christologiques, pneumatologiques et sacramentaires.


[1] Le volume des contributions est publié sous le titre en anglais: The Church we want. Foundations, Theology and Mission of the Church in Africa. Conversations on Ecclesiology, A. E. Orobator, sj, (Editor), Nairobi, Paulines, 2015. 342p.

[2] Ibid., p. 10.

[3] Dans Consacrés africains, pour quoi faire ? Redécouvrir la dimension sociale des vœux religieux, Paris, l’Harmattan, (coll. Eglises d’Afrique), 2015, p. 40-48, sous le titre ‘Telle société, tels chrétiens et tels consacrés’, j’ai aussi exprimé cette difficulté de voir dans l’Eglise d’Afrique  une alternative crédible face aux coutumes africaines ambiantes. 

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