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La vie consacrée, un défi pour l’Afrique et le monde entier

La vie consacrée, un défi pour l’Afrique et le monde entier

Paru aux éditions de L’Harmattan en 2015, « Consacrés africains pour quoi faire ? Redécouvrir la fonction sociale des vœux religieux», est le titre de l’ouvrage passionnant du Père Louis Bira d’origine congolaise (RDC), membre de la congrégation des missionnaires xavériens, aujourd’hui en mission en Sierra Leone.

Les lignes qui suivront invitent les lecteurs à découvrir la pensée de ce jeune théologien plein d’enthousiasme et espoir pour l’avenir de la théologie africaine.

Comme vous pouvez le constater, le titre du livre de Bira est une question qui en cache d’autres : qu’est-ce qu’un consacré ? Quelle est la spécificité d’un consacré africain ? Entre son être et son devoir être, y a-t-il un abîme infranchissable? Nous ne cherchons pas à répondre à ces questions tant la tentation de nous éloigner de l’angle choisi par le père Bira est grande.

En s’inspirant  de la pensée du théologien catholique allemand Jean-Baptiste Metz, Louis Bira développe un argumentaire se déclinant sur la vie consacrée, en tant qu’elle est enracinée dans le respect des vœux d’obéissance, de chasteté et de pauvreté. Le but poursuivi par l’auteur, est d’arriver à démontrer que chaque vœu, a deux dimensions qu’on ne doit pas confondre, pas plus qu’on ne doit les séparer. La dimension mystique qui tient compte de la vie de Jésus, de l’évangile et de l’enseignement de l’Église sur le plan strictement spirituel et la dimension politique qui se fonde sur la conviction selon laquelle, suivre Jésus,  l’écouter et se mettre à son service,  exige d’avoir les deux pieds sur terre. Nous ne pouvons être des disciples du Christ que dans un contexte donné, dans une situation politique précise. 

Le livre se divise en trois parties : l’état des lieux de la vie consacrée en Afrique, le retour aux sources de la vie consacrée et la fonction socio-politique des vœux religieux.

1. Une croissance sur fond de décroissance en Afrique

De nos jours, en Afrique coexistent croissance et décroissance, tels des frères siamois qui se font des caresses ou se battent à coups de poings sans cesser de partager le même tronc. Nous parlons bien de la croissance du nombre des candidat(e)s à la vie consacrée dans un contexte de décroissance des moyens de subsistance. Pendant que l’Europe et l’Amérique se meurent vocationnellement à petit feu, les couvents et les églises se vident progressivement, nous observons en Afrique subsaharienne, ce que le père Bira appelle « boom vocationnel », dû entre autres à la  « surchristianisation » (p.37). Une croissance (vocationnelle) sur fond de décroissance (du niveau de vie), ne peut  ne pas interroger plus d’un observateur sur la sincérité de ces vocations. Dans un contexte de crise (économique), les vocations qui naissent n’échappent pas à la qualification de « vocations de crise » (p.52). Les congrégations, soucieuses d’assurer leur avenir,  adoptent des positions parfois extrêmes. D’une part, la méfiance tous azimuts consistant à cesser tout nouveau recrutement au sein de la congrégation et décourager les potentiels candidats au nom du principe : « de Nazareth (ou de l’Afrique) peut-il sortir  quelque chose de bon ?» (Jn 1,46). C’est ce que l’auteur appelle « la contraception spirituelle » (P.54). D’autre part, en vue d’assurer la survie d’une institution sénescente, en voie de disparition, on s’adonne à un recrutement fantaisiste et laxiste, sans critère de vrai discernement,  au risque de voir n’importe qui devenir consacré. Au vu de ce qui se passe, il y a lieu de se demander si cette expérience africaine est atypique ?

À l’exemple de toutes les vocations dans l’Église universelle, l’Afrique ne fait pas exception ; elle suit le parcours qu’a suivi la plupart des églises du monde entier. C’est au temps de la crise sociopolitique des états, que naissent des hommes et des femmes conduits par l’Esprit Saint et soucieux de servir le Seigneur. Presque tous les grands saints, lorsqu’ils ne viennent pas de familles pauvres, ont vécu dans la pauvreté radicale, dans le détachement total. D’ailleurs, les premiers disciples de Jésus n’étaient pas issus du milieu bourgeois mais de familles modestes. Généralement les riches sont très attachés à leur richesse, si bien que peu seraient prêts à tout abandonner pour s’attacher au Christ. Justement, le « boom vocationnel » en Europe date du temps d’une crise économique. Pourquoi l’Afrique ne suivrait-elle pas la même expérience ?

La vérité est qu’il y a crise de l’homme, du religieux, du consacré, du chrétien, de vocation, etc. Plutôt que de parler de « vocation de crise », ne serait-il pas plus exact de parler de « crise de vocation » (p.14) pour les consacrés ? La crise signifie en grec Krisis et a le sens de couper, séparer. Beaucoup de chrétiens sont coupés des réalités de la vie chrétienne, nombre de consacrés s’attachent tellement au titre de « mon père », « ma sœur », ils sont imbus d’une « sacerdotalisation » au point qu’ils en viennent à oublier qu’on n’est pas simplement consacré pour dire la messe mais pour suivre le Christ pauvre, chaste et obéissant, dans un contexte sociopolitique donné, qui a ses réalités avec lesquelles le missionnaire doit composer. Être soi (consacré) chez soi (dans une congrégation à laquelle on appartient), c’est arriver à se demander « pourquoi suis-je consacré ? » et quelle est ma spécificité par rapport au clergé diocésain ? Ou encore, Que dois-je faire que je ne fais en réalité, pour être moi-même ? 

2. Revenir à l’essentiel de la vie consacrée

La deuxième partie  du livre examine la possibilité du retour aux sources de la vie consacrée. Comme l’insinue Louis Bira, toutes les congrégations religieuses dans la diversité de leurs charismes, constituent une réponse de l’Esprit Saint aux situations changeantes au milieu desquelles vit l’Église (p.97). C’est pourquoi quelle que soit la diversité de charismes, tous les Ordres religieux doivent se référer à Jésus et à son Évangile comme source d’inspiration, en ce sens que la vie consacrée est fondamentalement une suite de Jésus-Christ. Le consacré accepte de tout quitter pour Le suivre (LC 5, 11) afin de révéler au monde l’amour de Dieu. La mission des consacrés, c’est le Père qui la leur donne, la vie du Christ la nourrit et la vivifie et la force de l’Esprit saint la répand partout dans le monde. La mission des consacrés ne consiste pas seulement à imiter le Christ, ni à le suivre mais à « le revêtir » (Rm 13, 14) jusqu’à s’approprier les paroles de Paul : « Ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi » (Ga 2, 20).

C’est pourquoi ils s’engagent à célébrer le salut (leitourgeia), pas en se préoccupant de ce qu’ils vont faire pour Dieu, mais «  en s’ouvrant à l’action du Christ et à son Esprit (qui agissent) en chacun des participants à la célébration » (p.107) tout en reconnaissant que seul le Christ dans sa bonté a voulu associer des êtres pécheurs à sa mission pour enseigner, guider et sanctifier son peuple. À l’exemple de son Maître, le consacré prêtre ne doit pas se limiter à célébrer l’Eucharistie du haut de l’autel ; il doit aussi se disposer à laver les pieds des autres (Jn 13), et s’il le faut, il n’hésitera pas à donner sa vie pour eux. Le consacré doit ensuite annoncer l’Évangile (marturia) en reconnaissant que la fidélité à Jésus obéissant, pauvre et chaste exige la sortie pour l’annoncer partout. Il doit annoncer que Jésus est l’unique médiateur entre Dieu et les hommes (1 Tim 2, 5), l’unique sauveur (Ac 4, 12) ; Il est celui par qui la bonne nouvelle parvient jusqu’à nous.

Le consacré n’est pas seulement celui qui commande en chef mais il doit servir des hommes et femmes de la terre (diaconia). La vie consacrée n’est pas un ostracisme, non plus une fuite du monde pour chercher un salut individuel. Elle est service du frère, du pauvre, du marginalisé à l’exemple de Jésus qui a servi jusqu’au bout. Loin de verser dans l’activisme ou dans le philanthropique, le consacré doit « s’intéresser à tout ce qui contribue au développement des potentialités de la société (…) » (p.116), à l’avènement d’un ordre politique juste dans le monde.

3. Vivre les vœux religieux dans un contexte africain

Le dernier chapitre examine la dimension mystique et politique de chaque vœu religieux. Étant donné qu’il est plus facile, voire commode, de commander que d’obéir, comment comprendre la dimension mystique du vœu d’obéissance ? S’agissant de ce vœu, l’auteur fait observer qu’il ne s’agit pas tout d’abord « d’une soumission radicale aux responsables de l’Église ou des Ordres religieux ». Il s’agit plutôt de faire l’expérience de Jésus dont l’obéissance évangélique « consiste à livrer sa vie radicalement et sans calcul à Dieu le Père qui relève et libère » (p.123). En effet, le Christ s’est fait obéissant jusqu’à la mort sur la croix (Ph 2, 8). Son cri sur la croix est celui de l’homme abandonné de Dieu, lui qui n’avait jamais abandonné Dieu. Il a accepté de renoncer à son propre vouloir pour accomplir la volonté de son Père (Jn 10, 17). C’est pourquoi, se mettre à l’école de Jésus obéissant revient à conjoindre à la fois « sa mort sur la croix et son ministère avant sa passion » (p. 125) afin d’entrer dans une logique de combat contre tout ce qui brime et dégrade la dignité humaine. Cela évite aux consacrés « la spiritualité du bien-être » qui consiste à ne s’attacher qu’à Jésus ressuscité, qui multiplie les pains et rassasie les foules. L’obéissance n’est pas un signe de faiblesse d’autant plus que Jésus obéissant reste puissant. Il garde « un pouvoir qui libère par la force de l’amour » (p. 130).

Et que dire de la dimension politique du même vœu ? L’homme, qu’il soit religieux ou politique, aime le pouvoir. Cela explique le fait que depuis un temps, des querelles de successions épiscopales déchirent beaucoup d’églises en Afrique et soulèvent la question du sens à donner à l’autorité. Est-ce un Roi, un chef, un despote, un Kleptocrate ou alors un « humble serviteur » ? N’a-t-on pas détaché le service de l’autorité de la suite du Christ ? Dans une Afrique en proie à la dictature de toutes sortes, le monde religieux devrait servir d’exemple en vivant comme Jésus. Par son agir, Jésus est celui qui « intègre au lieu d’exclure » (cf. la samaritaine Jn 4) ; il valorise les talents au lieu de les étouffer (cf. Parabole des talents Mt 25), en même temps, il donne le modèle du service en lavant les pieds de ses disciples.

Qu’en est-il du rôle de la femme dans l’Église africaine ?

Si l’exercice d’une autorité religieuse « relève et libère », comment expliquer le rôle marginal que continue à occuper la femme dans la société et l’Église africaine ? En effet, le pape Benoit XVI souhaite que la femme africaine occupe une place égale à celle de l’homme « sans confusion ni nivellement de la spécificité de chacun » (Africae Munus, n°57). Alors que les femmes sont plus nombreuses que les hommes dans les églises en Afrique, on constate cependant que leur rôle ecclésial reste minime et pourtant Jésus n’a pas hésité à collaborer avec la gente féminine (Mt 15, 21 ; Lc 7,36 ; 8, 1 ; 10,38 ; Jn 4). Sans se gêner, la minorité masculine continue à tout décider sans tenir compte de la majorité féminine, plus active dans la vie et le dynamisme ecclésial. Où est la justice que nous prêchons ? C’est par exemple sidérant, constate Louis Bira,  que malgré « le rôle irremplaçable des religieuses » dans l’Église, certains clergés aux allures patriarcales et machistes, en appellent à leur aide pour divers services à la paroisse « sans se soucier de la juste rémunération pour les services rendus »(P.140). N’est-ce pas là un asservissement alors que Jésus a détruit une fois pour toutes, l’esclavage ? C’est tout simplement une offense à la pauvreté.

Vivre la pauvreté dans une Afrique riche 

Quand on parle de l’Afrique, l’image qui revient dans la tête des européens est celle de la misère, la pauvreté, l’indigence et le dénuement total. Il semble que ça soit plus utopique que réel, même si cette vision n’est pas complètement fausse. Si nous convenons que l’africain est pauvre, il n’en  reste pas moins vrai que son continent est riche. D’ailleurs, est-ce que l’homme vit seulement de pain (Mt 4, 4) ? Dans ce contexte de précarité économique, doit-on prendre les africains au sérieux lorsqu’ils choisissent de vivre le vœu de pauvreté ? Peut-on renoncer à ce qu’on n’a pas ? Là aussi, nous sommes plus « dans le préjugé que dans le réel ».  À ce propos, citant son maître J.B. Metz, Louis Bira montre que la pauvreté est d’abord et avant tout une « protestation contre la dictature de l’avoir, du posséder, de la pure autosuffisance. Elle contraint à devenir solidaire des pauvres (dans la conviction que la pauvreté est une contrainte imposée par la société) » (p.142). À ce stade, les vocations d’origine africaine trouvent du crédit. La mystique de la pauvreté religieuse s’ancre en Jésus, Lui qui, de condition divine, a voulu se dépouiller en devenant homme » (Ph. 2, 6-7). Il était tellement pauvre que même l’endroit où reposer sa tête lui manquait (Lc 9, 58). En se dépouillant, Dieu l’a comblé en l’exaltant (Ph 2,8-9). S’inscrire dans l’aventure de Jésus pauvre n’a de sens que lorsqu’on l’intègre dans la logique de « qui perd gagne » (Lc 17, 33).

Évoquant la dimension politique du vœu religieux de pauvreté, l’auteur de Consacrés africains pour quoi faire ? , ne manque pas de souligner la difficulté de ce vœu dans une société africaine marquée par la rareté des biens et l’envie accrue de l’accaparement du peu de biens disponibles, par une minorité au pouvoir, au détriment de la majorité déshéritée. Pour les consacrés, la pauvreté se concrétisera par une relativisation des biens terrestres et une vive résistance contre leur capacité de séduction.

Quant à la chasteté, Comme qui dirait que seules les  forêts sont vierges en Afrique ; c’est sur un ton on ne peut plus provocateur que le père Bira déclare que, peu de gens encore croient à la chasteté des prêtres et des religieuses dans une Afrique assoiffée de fécondité. Si nous convenons que la chasteté ne se réduit pas au célibat, non plus à l’abstinence, il faut ajouter qu’elle n’est pas dans le libertinage sexuel. Et pourtant, la chasteté est d’abord un engagement pour l’avènement d’un monde plus humain. Sa dimension mystique plonge ses racines dans la réponse de Jésus selon laquelle « il y a des eunuques qui sont devenus tels à cause du Royaume des cieux » (Mt 10,12). Ce royaume est un don en tant qu’il est déjà là et une promesse en ce sens que son accomplissement parfait n’est pas encore là. Suivre le christ chaste exige une cohérence de vie unifiée dans toutes ses dimensions.

Dans un contexte du drame qui frappe la famille (famille monoparentale, enfants orphelins, femmes abandonnées par leurs maris, ou discriminées par la société pour n’avoir pas eu de progéniture, filles contractants précocement des grossesses par ignorance des moyens contraceptifs), les consacrés africains ne peuvent pas se vanter de vivre la chasteté en s’enfermant dans leurs couvents, sans s’ouvrir  à toutes ces réalités. La chasteté est toujours une ouverture à l’autre dans un équilibre de lien qui me fait voir l’autre à la fois comme un autre moi-même (alter ego) et comme un autre que moi-même (ego alter). Les consacrés pour qui la chasteté est plus une vertu qu’un destin fatal imposé par la société, devront se rappeler que la fidélité à leur vie, n’exclut pas une mission supplémentaire de proximité et de relèvement de toutes ces familles déchirées.

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