
LE DIALOGUE INTERRELIGIEUX AU COEUR DE LA MISSION
Depuis le Concile Vatican II, l’Eglise Catholique a franchi une nouvelle étape dans ses relations avec les croyants des autres religions. Il y a eu une prise de conscience du pluralisme religieux. Ce pluralisme religieux manifeste un réel renouveau et influence la population mondiale qui est appelée à dialoguer. Le dialogue devient l’expression par excellence de la mission et de l’ouverture à ceux qui ne partagent pas la même foi. C’est ainsi que Paul VI dira que « l’Eglise doit entrer en dialogue avec le monde dans lequel elle vit. L’Eglise se fait parole, l’Eglise se fait message, l’Eglise se fait conversation »[1]. Dans cette optique, l’Eglise devient non pas comme un élément isolé, mais comme une facette particulière d’une dynamique d’ensemble parce qu’elle se décentre soi-même et s’ouvre aux autres religions : « L’Eglise catholique ne rejette rien de ce qui est vrai et saint dans ces religions. Elle considère avec un respect sincère ces manières d’agir et de voir, ces règles et ces doctrines qui, quoiqu’elles diffèrent en beaucoup de points de ce qu’elle-même tient et propose, cependant apportent souvent un rayon de cette Vérité qui illumine tous les hommes. Toutefois, elle annonce, et elle est tenue d’annoncer sans cesse, le Christ qui est la voie, la vérité et la vie, dans lequel les hommes doivent trouver la plénitude de la vie religieuse et dans le quel Dieu s’est réconcilié toutes choses (1Cor 5,18-19) »[2].
En effet, l’Eglise s’engage avec fermeté dans le dialogue interreligieux. Ce dernier se définit comme moyen en vue d’une connaissance et d’un enrichissement réciproque, il ne s’oppose pas à la mission ad gentes au contraire, il lui est spécialement lié et il en est une expression[3]. Le dialogue interreligieux est un devoir pour tout chrétien. La problématique qui se pose est celle de la rencontre, de croisement de trajectoire entre Chrétiens et adeptes des autres religions.
DU DIALOGUE DANS LA BIBLE
Vatican II, à travers le dialogue, invite l’Eglise à la fraternité universelle qui exclut toute discrimination : « l’Eglise reprouve donc, en tant que contraire à l’esprit du Christ, toute discrimination ou vexation dont sont victimes des hommes en raison de leur race, de leur couleur, de leur condition ou de leur religion »[4]. Les Chrétiens ou Fidèles sont donc priés ardemment d’avoir une bonne conduite au milieu des nations (1P 2,12), de vivre dans la paix avec tous les hommes (Rm 12,18), d’être des fils du Père qui est dans les cieux (Mt 5,45). Nous disons ainsi que le dialogue trouve son fondement dans la Trinité, et dans les Saintes Ecritures aussi bien dans l’Ancien Testament que dans le Nouveau Testament.
Dimension trinitaire du dialogue
Le dialogue interreligieux est une réalité récente dans l’Eglise. Du point de vue théologique, le dialogue a une origine transcendante. Il s’inscrit dans la logique de la révélation. C’est ainsi que Paul VI écrira que : « La révélation, qui est la relation surnaturelle que Dieu lui-même a pris l’initiative d’instaurer avec l’humanité, peut être représentée comme un dialogue dans lequel le Verbe de Dieu s’exprime par l’incarnation et ensuite par l’Evangile. Le colloque paternel et saint, ininterrompu entre Dieu et l’homme à cause du péché originel, est merveilleusement repris dans le cours de l’histoire. L’histoire du salut raconte précisément ce dialogue long et divers qui part de Dieu et noue avec l’homme une conversation variée et étonnante »[5].
En effet, ce dialogue du salut se caractérise par l’initiative divine, il est parti de la charité et de la bonté divine[6]. Paul VI dans son encyclique Ecclesiam suam dira également que le dialogue a une dimension trinitaire et qu’il nous faut avoir toujours présent cet ineffable et réel rapport de dialogue offert et établi avec nous par Dieu le Père, par la médiation du Christ dans l’Esprit-Saint, pour comprendre quel rapport nous, c’est-à-dire l’Eglise, nous devons chercher à instaurer et à promouvoir avec l’humanité[7]. Le Père éternel dans sa bonté et sagesse a créé l’univers, il a voulu élever les hommes à la participation de la vie divine et les rassembler dans une communauté fraternelle : « Ce projet du Père est réalisé par la parole devenue Homme qui nous fait connaître l’identité de Dieu-Amour et rend possible par l’œuvre de la Rédemption et les sacrements la communion des hommes avec Dieu et la communion entre les hommes. L’Esprit-Saint, qui au sein de la Trinité est lien de communion entre le Père et le Fils, dans l’histoire du salut conduit les hommes à la Vérité et assure la communion des hommes avec le Père et la communion entre eux »[8].
L’homme créé à l’image et à la ressemblance de Dieu est invité à vivre selon l’exemple de la communion trinitaire basée sur l’amour réciproque malgré les différences des personnes. Ainsi, l’homme se réalise dans l’échange avec autrui, par la réciprocité des services, par le dialogue avec ses frères y compris ceux des autres religions. Le dialogue, nous dira Jean Paul II, est un passage obligé sur le chemin à parcourir vers l’accomplissement de l’homme par lui-même, de l’individu de même que de toute la communauté humaine. Que dit la Bible sur la relation entre les religions ?
La relation interreligieuse dans la Bible
La Bible demeure la référence première des Chrétiens. A cet effet, il est important d’approfondir ce qui est dit des relations avec les autres peuples et ce que nous pouvons en tirer comme leçon pour aujourd’hui. Il est question de donner des textes bibliques, aussi bien vétérotestamentaires que néotestamentaires, où on parle des autres croyances et cultures religieuses.
Dans l’Ancien Testament, avec la Bible hébraïque[9], le pèlerinage des nations sur la montagne du Seigneur : « si tous les peuples marchent chacun au nom de son dieu nous, nous marcherons au nom du Seigneur, notre Dieu à tout jamais » (Mi 4,5). La rencontre d’Abraham et de Melchisédech, Abraham paie la dîme et communie avec le grand prêtre cananéen Melchisédech (Gn 14,17-20), le commandement de Moïse qui plus tard sera repris par Jésus « tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Lv 19,18) ; Moise suit les conseils de Jéthro, son beau-père de Madian (Ex 18,13-27), Elysée guérit le général syrien Naaman (2R 5).
Dans le Nouveau Testament, Jésus de son côté a fait quelques rencontres notoires avec le centurion romain : « … Seigneur je ne suis pas digne que tu entres sous mon toit, dis seulement une parole et mon serviteur sera guéri, … » (Mt 8,5-13) ; la rencontre avec la samaritaine (Jn 4,1-30) ; la rencontre avec une femme syro-phénicienne (Mc 7,24-30). Le refus de Jésus d’opposer le culte des juifs et des Samaritains : « L’heure vient, elle est là, où les vrais adorateurs adoreront le Père en Esprit et en vérité » (Jn 4,23). Dans les Epîtres, la tension qui est au cœur de la foi chrétienne entre l’unicité de Jésus et l’universalité du salut : « un homme Jésus-Christ s’est donné en rançon pour tous » (1Tm 2,6). Pour qu’un dialogue soit authentique, les interlocuteurs doivent se sentir libre d’exprimer leurs opinions.
LE DIALOGUE INTERRELIGIEUX COMME SOCLE DE LA MISSION
Par socle, nous entendons la base d’objets divers ou massif surélevant une statue, une colonne (…), c’est une base stable, assise solide[10]. Le dialogue peut s’entendre à trois niveaux[11]. Premièrement, au niveau purement humain, le dialogue veut dire conversation, communication réciproque pour atteindre un but commun, ou à un niveau plus profond, une communication interpersonnelle. Deuxièmement, le dialogue peut être considéré comme une attitude de respect et d’amitié qui pénètre toutes les activités qui constituent la mission évangélisatrice de l’Eglise. Ce second type peut être appelé l’esprit du dialogue. Troisièmement, dans le contexte de pluralité religieuse, le dialogue indique une prise de conscience de l’existence des religions dans le monde et la tentative de comprendre l’ensemble des rapports interreligieux, positifs et constructifs avec les personnes et communautés des autres traditions religieuses pour une connaissance mutuelle, une cohabitation pacifique et un enrichissement réciproque. C’est dernier type de dialogue qui nous intéresse le plus dans notre article.
En effet, le dialogue interreligieux constitue pour la mission un pilier. Il devient une urgence pour la mission. Il est au service de la mission. Grâce à lui, les personnes de différentes religions mettent leurs idées ensemble, marchent ensemble main dans la main, se soutiennent mutuellement, se sentent comprises et portées à contribuer à la vie citoyenne, à l’édification de la paix, du royaume de Dieu sur la terre et à la promotion de la vie humaine. Le dialogue interreligieux demeure une contribution fraternelle à la mission. Il reconnaît aux partenaires le droit de différence.
Le fait de différence dans le dialogue
Dans le dialogue, la rencontre de l’autre en tant qu’autre constitue l’un des éléments constitutifs. L’autre, l’étranger échappe à ma saisie, à mes catégories et met également en question ma manière d’être et de vivre. Ainsi, l’altérité, l’étrangeté joue un rôle non négligeable dans le dialogue interreligieux car : « quel que soit la base commune explicite ou implicite, le dialogue part d’une situation d’étrangeté, d’altérité »[12]. Dans la perspective de la théologie chrétienne, l’être humain est toujours un hôte, un étranger. Dans le dialogue interreligieux, le moyen le plus sûr pour reconnaître la différence des interlocuteurs et de leurs convictions religieuses, c’est de les laisser se définir eux-mêmes car « l’une des fonctions du dialogue est de permettre aux interlocuteurs de présenter leur foi et d’en témoigner dans leurs propres termes. Cet élément a une importance primordiale car les exposés partiaux des convictions religieuses des autres sont l’une des causes des préjugés, des simplifications et de la condescendance »[13].
Le fait de se définir soi-même implique, pour chaque interlocuteur, le devoir de renoncer à toute position privilégiée découlant d’une affirmation dogmatique ou d’une expérience religieuse. Aucune tradition religieuse n’occupe le centre de l’univers religieux, chacune se situe comme une tradition parmi tant d’autres. Cela constitue une condition indispensable à la réciprocité dans le dialogue, en dehors de laquelle il n’y a pas de droit à la différence.
Le dialogue demeure fondamentalement une rencontre de différences. Ce qui est vrai de tout dialogue se trouve renforcé par le caractère existentiel et irréductible que revêt la référence religieuse aux yeux des croyants : « nous arriverons à ce paradoxe qu’il n’y a pas de dialogue possible tant que nous ne mesurons pas l’ampleur des différences et ne partons de là pour tenter de trouver un terrain commun »[14]. En effet, la différence traduit aussi la tolérance, l’intolérance est foncièrement le refus de la différence. C’est vraiment un fait que l’histoire des traditions religieuses est largement dominée par l’intolérance qui a souvent dégénéré en opposition violente. Ainsi, tolérer c’est au minimum supporter, permettre, voire excuser quelque chose que l’on n’approuve pas, au mieux c’est respecter, comprendre ceux dont on ne partage pas les opinions religieuses, philosophiques ou politiques[15]. Aujourd’hui, la tolérance est une exigence qui faciliterait toute démarche interreligieuse. Je dirais même que la tolérance ouvrirait la porte à la réalisation de la missio Dei à laquelle tout Chrétien est associé en raison de son baptême.
Dans le dialogue interreligieux, la tolérance s’enracine dans un esprit inclusif, apologétique et évite la polémique. Ceci pour dire que l’interlocuteur ne renonce pas à sa tradition religieuse mais reste sincèrement ouvert à l’égard des autres traditions religieuses. Une personne qui s’engage dans le dialogue interreligieux doit avoir un minimum de sens critique à l’égard d’elle-même et de sa propre tradition religieuse, car « aussi longtemps que l’on considère sa propre position comme parfaitement satisfaisante, il n’y a aucune place pour la contribution de l’autre. Cette autocritique n’est possible que dans un climat de confiance mutuelle, elle ne prend tout son sens que lorsqu’on a le souci de rapprocher les points forts de sa tradition de ceux des autres et les déficiences de celles des autres, dans un souci d’apprendre et de progresser et non d’avoir raison et d’imposer ses vues »[16].
Il y a donc dans le dialogue l’intégration des autres traditions dans l’univers religieux. Cependant, le dialogue interreligieux a ses exigences et formes.
Exigences et formes du dialogue interreligieux
Le dialogue interreligieux, nous dit le Pape François, est une condition nécessaire pour la paix dans le monde, et par conséquent est un devoir pour les chrétiens, comme pour les autres communautés religieuses. Ce dialogue est, en premier lieu, une conversation sur la vie humaine, ou simplement une attitude d’ouverture envers eux, partageant leurs joies et leurs peines. Ainsi, nous apprenons à accepter les autres dans leur manière différente d’être, de penser et de s’exprimer[17]. Ce dialogue présente ses exigences et ses formes :
En ce qui concerne les exigences, pour quiconque s’engage dans le dialogue interreligieux, il lui faut une attitude positive vis-à-vis des autres et de leur tradition religieuse. En effet, cette attitude l’aidera à surmonter des préjugés, à s’ouvrir à la découverte et à la reconnaissance du mystère présent et actif en eux, la modestie pour marcher ensemble vers la vérité. Chaque partenaire, dans le dialogue interreligieux, doit entrer dans l’expérience de l’autre, afin de le comprendre de l’intérieur. Pour ce faire, il est invité à dépasser le niveau conceptuel ou verbal en lequel cette expérience s’exprime imparfaitement pour rejoindre tant que possible l’expérience elle-même. C’est cet effort de compréhension et de sympathie intérieure que R. Panikkar appelle le dialogue inter-religieux, condition indispensable du dialogue intra-religieux vrai : « Connaître la religion de l’autre signifie plus qu’être informé au sujet de sa tradition religieuse. Cela implique entrer dans la peau de l’autre, marcher avec ses souliers, voir le monde, en un sens, comme l’autre le voit, poser les questions de l’autre, pénétrer dans le sens qu’à l’autre d’être hindou, un musulman, un juif, un bouddhiste, un protestant, un évangéliste ou quoi que ce soit »[18].
En effet, cette entrée dans l’expérience de l’autre et de partage d’une foi différente de la sienne ne veut pas signifier une mise entre parenthèse de sa propre foi mais quitte éventuellement à en découvrir le bien-fondé dans le dialogue même. Cependant, il faut dire que la sincérité et l’honnêteté du dialogue requièrent que les partenaires y entrent dans l’intégrité de leur foi[19]. Ceci aiderait la mission à mieux progresser et à s’implanter davantage. Pour être vrai, le dialogue ne peut chercher la facilité, d’ailleurs illusoire, sans vouloir dissimuler les contradictions éventuelles entre les fois religieuses, il doit plutôt, là où elles existent, les assumer dans la patience. Les différences et éventuelles contradictions ne doivent être ni cachées ni dissimulées. Au contraire, elles doivent être mutuellement respectées par les partenaires et assumées de façon responsable. Le dialogue vrai et sincère suppose qu’on s’y engage de part et d’autre dans l’intégrité de la foi propre, car « le dialogue cherche la compréhension dans la différence, l’estime sincère des convictions autres que les convictions personnelles, amène chacun des partenaires à s’interroger sur les implications pour sa propre foi des convictions personnelles des autres »[20].
Il va de soi que dans la pratique du dialogue interreligieux, le Chrétien ne peut dissimuler sa propre foi en Jésus-Christ, Sauveur universel et en sa finalité dans l’ordre du salut. Et il reconnaîtra à ses partenaires qui ne partagent pas sa foi le droit imprescriptible et le devoir de s’engager eux aussi dans le dialogue en maintenant leurs propres convictions personnelles. C’est dans ce maintien honnêtement accepté de part et d’autre que le dialogue interreligieux prend la place d’égal à égal dans la différence[21]. Qu’en est-il des formes du dialogue interreligieux ?
Par rapports aux formes de dialogue interreligieux, nous soulignons les éléments de différence que mentionne le Document du Conseil Pontifical pour le Dialogue Interreligieux. En effet, ces formes sont liées les unes aux autres et s’enracinent mutuellement. Elles sont parfaitement efficaces pour le salut du monde dans la mesure où elles accomplissent la volonté du Père en donnant consistance à son amour pour les hommes. Le document en distingue quatre :
- Le dialogue de la vie: où les gens s’efforcent de vivre dans un esprit d’ouverture et de bon voisinage, partageant leurs joies et leurs peines, leurs problèmes et leurs préoccupations humaines. Accessible à tous, il comporte attention, accueil et respect de l’autre à qui on laisse l’espace nécessaire à son identité, à son expression propre et à ses valeurs[22]. Cette forme de dialogue, tout disciple du Christ est appelé à la vivre dans sa vie au quotidien. Je dirais que ce type dialogue se concrétise dans le bon voisinage où catholique, protestant, musulman et autres vivent le même quartier, il est à mon avis impossible de vivre sans entrer en dialogue. D’une manière ou d’une autre, ils participent au dialogue d’une façon quotidienne.
- Le dialogue des œuvres: surtout dans la collaboration en vue du développement intégral et de la libération totale de l’homme. Jean Paul II dira que le dialogue des œuvres se réalise par l’éducation à la paix et à la charité, ainsi que par la promotion de la justice sociale et du développement des peuples[23]. La collaboration des membres appartenant à toutes religions est un moyen efficace pour conscientiser l’homme à récupérer les valeurs morales et religieuses pour bâtir un avenir meilleur. En plus le magistère exhorte les Chrétiens à collaborer avec les autres croyants, à cause de leur foi respective car : « Tous les fidèles, partout où ils vivent, sont tenus de manifester par l’exemple de leur vie et le témoignage de leur parole, l’homme nouveau qu’ils ont revêtu par le baptême et la force du Saint-Esprit qui les a fortifiés par la confirmation, afin que les autres , considérant leurs bonnes œuvres, glorifient le Père et perçoivent plus pleinement le sens authentique de la vie humaine et le lien universel de la communion entre les hommes »[24].
- Le dialogue des échanges théologiques: dans ce dialogue, les spécialistes cherchent à approfondir la compréhension de leurs héritages religieux respectifs et à apprécier les valeurs spirituelles des uns des autres. Ce dialogue favorise l’éclaircissement des idées et des valeurs fondamentales de la religion de chacun, l’enrichissement de son propre héritage religieux et culturel. Il est un moyen pour éprouver les valeurs morales et religieuses communes.
- Le dialogue de l’expérience religieuse : Des personnes enracinées dans leurs propres traditions religieuses partagent leurs richesses spirituelles. A titre illustratif, nous citons le rapport à la prière et à la contemplation, à la foi et aux voies de la recherche de Dieu ou de l’Absolu. Ce genre de dialogue est un enrichissement mutuel et une coopération féconde pour promouvoir et protéger les valeurs spirituelles de l’homme.
L’esprit du dialogue interreligieux exclut les pôles opposés du fantasme et du scepticisme. Il signifie une vérité ensemble et non pas une vérité contre, car « la vérité du dialogue interreligieux est une vérité dans le dialogue. La méthode du dialogue témoigne que la vérité est indivisible, mais en même temps encore incomplète »[25]. Cette vérité, il faut la rechercher ensemble. L’Eglise s’engage dans le dialogue interreligieux en raison de la plus profonde compréhension de soi et de sa mission dans le monde. Et la mission auprès des non-Chrétiens demeure actuelle. D’abord du fait que le mandat du Christ selon lequel : « Allez de toutes les nations, faites des disciples… » (Mt 28) reste d’actualité. Aujourd’hui, il y a encore des peuples qui n’ont pas encore entendu la bonne nouvelle du salut. En outre, les non-Chrétiens sont aussi proches de nous aujourd’hui. Ce ne sont pas forcément des personnes qu’il faut aller chercher ailleurs. La mission de l’Eglise ne se limite pas seulement à la proclamation de l’Evangile. Cette proclamation devrait se concrétiser dans les actes, lesquels, promeuvent tous les hommes peu importe leur appartenance religieuse. Nous pensons que pareil témoignage susciterait l’adhésion à la personne du Christ.
LE DIALOGUE INTERRELIGEIUX AU SERVICE DE LA FRATERNITE
Jean Paul II rappelle qu’un vaste domaine est ouvert au dialogue entre représentants des religions jusqu’à la collaboration pour le développement intégral, et je dirai même jusqu’au maintien de la mission. Les religions, dit le Pape François dans Fratelli Tutti, sont au service de la fraternité dans le monde. Elles offrent une contribution à la construction de la fraternité et pour la défense de la justice dans la société. Le dialogue entre personnes de différentes religions ne se réalise pas par simple diplomatie, amabilité ou tolérance car l’objectif du dialogue « est d’établir l’amitié, la paix, l’harmonie et de partager des valeurs ainsi que des expériences morales et spirituelles dans un esprit de vérité et d’amour »[26].
Le Pape François rappelle aux croyants de différentes religions que rendre Dieu présent est un bien pour la société[27]. Il nous recommande de chercher Dieu d’un cœur sincère, à condition de ne pas l’utiliser à nos intérêts idéologiques. Cela nous aide à nous reconnaitre comme des compagnons de route ou des frères. Le pape va plus loin et souligne que parmi les causes les plus importantes de la crise du monde moderne se trouvent une conscience anesthésiée et l’éloignement des valeurs religieuses, ainsi que la prépondérance de l’individualisme et des philosophies matérialistes qui divinisent l’homme et mettent les valeurs mondaines et matérielles à la place des principes suprêmes et transcendants[28]. En effet dans sa mission évangélisatrice, l’Eglise ne doit pas rester à l’écart dans la construction d’un monde meilleur, ni cesser de réveiller les forces spirituelles qui fécondent toute la vie sociale[29]. Elle a un rôle public qui favorise la promotion intégrale de l’homme et de la fraternité universelle[30].
CONCLUSION
Nous retenons que le dialogue interreligieux fait partie intégrante de la mission de l’Eglise et constitue un pilier fondamental sur lequel se bâtit la relation de l’Eglise avec les autres religions. Nous avons montré que l’Eglise, à travers le dialogue interreligieux, exclut toutes discriminations dont souffrent les hommes en raison de leur race, tribu et religion. Le dialogue interreligieux trouve son fondement dans les Saintes Écritures et dans le dialogue intra-trinitaire. Nous avons de même souligné que le dialogue interreligieux devient une urgence pour la mission. Le dialogue demeure fondamentalement une rencontre de différences et présente une série d’exigences. Le dialogue interreligieux reste au service de la fraternité, raison pour laquelle, nous l’avons considéré comme antidote au rejet, à l’intolérance, à la violence et ouvre la voie à la liberté religieuse, à la mission. La recherche de la paix, la promotion humaine constituent les lieux où la rencontre interreligieuse doit apporter la preuve de son authenticité.
Dans le dialogue interreligieux c’est l’Église qui tend la main et s’ouvre aux autres. Elle initie le dialogue non pas pour les ramener à l’Eglise mais pour la cause de la personne humaine, savoir respecter la différence et faire le pas vers les autres religions. Cette ouverture de l’Église ne doit pas diminuer son devoir, sa détermination de proclamer Jésus Christ « voie, vie et chemin » qui nous amène vers Dieu le Père. Néanmoins, les autres religions constituent un défi pour l’Eglise catholique. Elles sont un signe limpide, lequel fournit aux pasteurs d’aujourd’hui un exemple qui leur serve d’avertissement. Bien que n’étant pas de la même religion, on doit se reconnaitre comme fils, filles du même Père. On doit collaborer, cohabiter et vivre l’unité, la fraternité dans la diversité.
Le Pape François nous rappelle que les Chefs religieux sont appelés à être des véritables personnes de dialogue, à œuvrer à la construction de la paix comme des authentiques médiateurs. Car, le médiateur est celui qui ne garde rien pour lui, mais se dépense généreusement jusqu’à se laisser consumer, en sachant que l’unique gain est celui de la paix. Chacun de nous est appelé à être artisan de paix, qui unit au lieu de diviser, qui étouffe la haine au lieu de l’entretenir, qui ouvre des chemins de dialogue au lieu d’élever de nouveaux murs[31].
[1] PAUL VI, Encyclique Ecclesiam Suam, Rome, 6 Août 1964, n° 67.
[2] LE CONCILE ŒCUMENIQUE VATICAN II, Déclaration sur les relations de l’Eglise avec les religions non chrétiennes Nostra Aetate(NA), Cité du Vatican, Libreria Editrice Vaticana France, Avril 2012, n° 2.
[3] Cf. JEAN PAUL II, Lettre encyclique Redemptoris missio, Editions Saint Paul Afrique 1991, n°55.
[4] CONCILE ŒCUMENIQUE VATICAN II, Op. Cit., n° 5.
[5] PAUL VI, Op. Cit., n° 72.
[6] Ibidem, n° 74-75.
[7] Ibidem, n° 73.
[8] SEDZIK, Jerzy in ETS, Le dialogue interreligieux, Conférences théologiques, Yaoundé, 22-24 Novembre 1995, p. 27.
[9] BASSET Jean, Claude, et JOHNSON Désire, Samuel, Les Chrétiens et la diversité religieuse, les voies de l’ouverture de la rencontre, Paris, Karthala, 2011, p. 238.
[10] LE PETIT LAROUSSE ILLUSTRE, mots de la langue, Noms propres, Chronologie planches visuelles, VUEF, 2004, p. 946.
[11] MUKENA KATAYI, Albert Vianney, Dialogue avec la religion traditionnelle africaine, L’harmattan, Paris, 2007, p. 139.
[12] BASSET, Jean, Claude, Le dialogue interreligieux, chance ou déchéance de la foi, Paris, Cerf, 1996, p.297.
[13] Ibidem
[14] Ibidem, p.299.
[15] Ibidem, p.300.
[16] Ibidem, p. 305.
[17] PAPE FRANÇOIS, Exhortation Apostolique Evangelii Gaudium, aux Evêques, Prêtres et aux Diacres, aux personnes consacrées et à tous les fidèles laïcs sur l’annonce de l’Evangile dans le monde d’aujourd’hui, 20 Novembre 2013, n° 250.
[18] DUPUIS, Jacques, Jésus-Christ à la rencontre des religions, Desclée, Paris 1989, p. 301.
[19] Ibidem, p. 302.
[20] Ibidem.
[21] Ibidem, p.303
[22] Cf. Ibidem, p. 306.
[23] JEAN PAUL II, Le dialogue avec les grandes religions mondiales, in Observatore romano, 21,1999 ; 12.
[24] LE CONCILE ŒCUMENIQUE VATICAN II, Cit, Ad Gentes n° 11.
[25] DHAVAMONY M., Teologia delle religioni, Riflessione sistematica per une comprensione Cristiana delle religioni, Cinisello Balsamo, 1997, p. 254-255.
[26] PAPE FRANÇOIS, Lettre Encyclique Fratelli Tutti sur la fraternité et l’amitié sociale, Assise, le 10 octobre 2020, n° 271.
[27] Cfr. Idem, n° 274.
[28] Cf. Ibidem.
[29] Cf. Ibidem, n° 276.
[30] Ibidem.
[31] PAPE FRANÇOIS, Op cit, n° 284.



