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Quand les femmes libèrent la parole


Le Centre d’Etudes Africaines de Missionnaires Xavériens vient de publier le numéro 12 de ses Cahiers. Il est consacré à la question du rôle de la femme dans la société et dans l’Eglise. Le numéro a été réalisé par les femmes elles-mêmes. Nous leur rendons hommage surtout en ce mois de Mars où nous célébrons la journée internationale de la femme.  Nous publions ici la préface du numéro.

La condition de la femme dans la société et dans l’Eglise. C’est le thème traité dans ce numéro 12 des Cahiers. Les textes entendent mettre en lumière ce que les femmes réalisent dans le monde et dans l’Eglise. Et ainsi, ils postulent la nécessité de réaffirmer l’égalité en humanité des femmes vis-à vis des hommes. En effet, l’égalité fondamentale clamée entre l’homme et la femme reste souvent verbale. Au quotidien, à domicile tout comme au travail, cette égalité entre l’homme et la femme est beaucoup de fois contredite par des agissements qui diminuent la femme. Curieusement, aucune société n’est épargnée par ce péché structurel qui fait que la femme soit parfois traitée par les hommes comme une sous-catégorie humaine.

A propos de la condition de la femme, l’Afrique a encore un très long chemin à parcourir. Et pour ce faire, le continent devra dépasser ses contradictions culturelles. Au fait d’un côté, la femme est célébrée comme l’être sacré par excellence. Car dans une Afrique ‘assoiffée de fécondité’ (Matungulu Otene), c’est en elle que mûrit, en premier, la vie des générations à venir[1]. De l’autre côté, elle est diminuée par une culture patriarcale voire machiste. En Sierra Leone, malgré la promulgation d’une loi interdisant les mutilations génitales féminines (MGF), la pratique de l’excision des petites filles n’a toujours pas disparu. Au contraire, elle est acceptée et encouragée par une culture dominée par les hommes et qui veulent s’assurer que la femme est sous leur contrôle.

En RD Congo, son corps est banalisé par certains hommes. Le Rapport Mapping a dévoilé que les viols sexuels de femmes par les hommes se comptaient par centaines de milliers entre 1993-2003[2]. À ce propos, l’ouvrage de Colette Braeckman, L’homme qui répare les femmes. Violences sexuelles au Congo : le combat de docteur Mukwege, Paris, Broché, 2012, mis en scène dans un film-documentaire en 2016, par le réalisateur belge Thierry Michel, est une révélation émouvante et triste. L’octroi du prix Nobel de la paix au docteur congolais Denis Mukwege est un signe que le combat pour la dignité de la femme est un enjeu majeur de notre monde aujourd’hui.

Si la société offre ce sombre tableau, qu’en est-il de l’Eglise ? Prêche-t-elle par un bon exemple ? - Tout en proclamant que la femme aussi bien que l’homme sont créés à l’image et à la ressemblance de Dieu (Gn 1,27) ; que dans le Christ il n’y a plus d’homme ni de femme (Ga 3, 28), et que donc l’homme et la femme sont égaux en dignité, elle peine à intégrer les femmes dans ses instances décisionnelles. Il n’est pas évident que les femmes qui travaillent dans l’Eglise soient mieux traitées que leurs consœurs dans le monde séculier.

Dans Evangelii Gaudium n°103, le pape François a invité l’Eglise universelle à élargir les espaces pour une présence féminine plus incisive dans l’Église. Son appel a-t-il été entendu ? A-t-il été suivi par une pratique conséquente ?  Tout compte fait, même si l’Eglise comme institution ne s’en sort pas mieux que le monde ambiant à propos de la condition de la femme, il sied de reconnaître que dans le chef du magistère ecclésial, on note une référence accentuée à cette question qui sollicite une conversion profonde.

Pour ce qui est de l’Afrique, notons que Jean Paul II (Ecclesia in Africa n°104) et Benoît XVI (Africae Munus n°56-57), en leur temps, avaient redit aux Eglises d’Afrique son devoir de promouvoir la dignité et l’émancipation de la femme africaine. Ils invitaient les Eglises d’Afrique à ‘libérer la parole’ et à devenir exemplaire et modèle pour toute la société africaine en ce qui concerne le statut de la femme. Avec les Pères synodaux, Benoît XVI, invitait instamment les disciples du Christ à combattre tous les actes de violence contre les femmes, à les dénoncer et à les condamner. Et il ajouta: « il conviendrait que les comportements à l’intérieur même de l’Église soient un modèle pour l’ensemble de la société »[3].

Dix ans plus tard, peut-on dire que le message du pape a été entendu et produit des fruits escomptés ? Il n’est pas évident. On sait qu’il existe encore en Afrique des paroisses où les femmes habillées en pantalons sont interdites d’entrer à l’Eglise. Certains diocèses refusent d’admettre les filles dans le groupe des enfants de chœur. D’autres diocèses n’acceptent pas aux femmes d’être de ministres de la communion. Et tout cela, au nom d’une ‘prétendue tradition catholique’. Défendons-nous ici la tradition catholique ou certaines coutumes africaines ? En tout cas, la question mérite d’être posée. Il se pourrait même qu’il y ait pire au sujet de la condition de la femme dans les Eglises d’Afrique.

Dès lors, il y a urgence de conversion. Dans le processus, une certaine manière de lire et d’interpréter les textes bibliques qui s’observe dans nos Eglises ne facilite pas la tâche. En effet, encouragés par une lecture littérale et fondamentaliste de la bible que véhiculent les églises de réveil et d’une certaine manière un catholicisme de masse, certains chrétiens continuent à s’appuyer sur des versets bibliques tirés hors contexte pour soutenir que la femme est inférieure à l’homme et qu’elle doit lui être soumise.

Dans cette croisade contre la femme, Saint Paul est convoqué comme allié de poids.  « …le chef de la femme, c'est l'homme… (1Co 11,3).  « En effet, l'homme n'a pas été tiré de la femme, mais la femme de l'homme;  et l'homme n'a pas été créé pour la femme, mais la femme pour l'homme » (1Co 11, 8-9). « Que les femmes soient soumises à leurs maris, comme au Seigneur;(Eph 5, 22). Ce genre des versets écoutés dans des cultures ancestrales qui rabaissent les femmes ne peuvent que jouer en leur défaveur.

Qui a une connaissance minimum des textes bibliques et leur signification n’aura pas du mal à détecter qu’un tel usage de la bible relève de l’idéologie. Pire encore, il dénote une ignorance des Ecritures. Et donc, au finish, il dit que leurs auteurs ignorent le Christ lui-même, pour reprendre les beaux mots de saint Jérôme. L’apôtre Paul n’a-t-il pas posé la relation du Christ à l’Eglise comme modèle qui doit régir les rapports homme-femme (Ep 5, 22-33) ? N’évoque-t-il pas l’égalité de genre comme conséquence de la nouvelle vie en Christ : «  il n'y a plus ni homme ni femme: car vous n'êtes tous qu'une personne dans le Christ Jésus. Et si vous êtes au Christ, vous êtes donc " descendance " d'Abraham, héritiers selon la promesse » (Ga 3, 28-29) ? On ne saurait lire la Bible en entier et soutenir la discrimination de la femme.

Au sujet de la dignité de la femme, l’enseignement de l’Eglise n’est pas non plus connu. En effet, lors d’un colloque organisé en 201-2015 par Hekima University College, une université jésuite basée à Nairobi au Kenya et qui avait pour thème : « L’Eglise que nous voulons : voix théologiques dans et en dehors de l’Eglise au service de ‘Ecclesia in africa’ » [4], la sœur congolaise Josée Ngalula fustigeait ce qu’elle appelait « illettrisme théologique et biblique » qui affecte aussi bien des laïcs que des clercs d’Afrique. Ceux-ci, disait-elle font preuve d’ignorance au sujet du riche trésor de l’enseignement de l’Eglise au sujet de la dignité de la femme. Une appropriation de cet enseignement, estimait la religieuse congolaise, pourrait secouer le cléricalisme et le sexisme en cours dans les Eglises d’Afrique et ainsi permettre aux femmes d’Afrique de contribuer à l’édification du Corps du Christ en Afrique, comme elles sont déjà en train de le faire dans les communautés chrétiennes, sans avoir besoin d’un mandat délivré par une autorité masculine.

Ces éléments du contexte évoqués ci-haut sont en arrière fond du texte publié dans ce numéro 12 de nos Cahiers. Les auteures sont majoritairement des femmes. Dès lors, ce numéro libère la parole des femmes sans être ni accusatives ni plaintives.  Elles ont choisi de dire ce que les femmes font au quotidien, leur contribution au bien-être de leur société. Elles n’ignorent pas le drame quotidien de femmes. Elles ont préféré être positives. En optant pour cette approche, elles se sont inscrites dans le mouvement de discernement dit « discernement appréciatif ».

En effet, le « discernement appréciatif » consiste à souligner le positif et de s’en réjouir. Cette approche n’ignore pas les problèmes. Elle a l’avantage de donner du cœur[5]. Dans un monde inondé de mauvaises nouvelles doublées de fake news au sujet de la condition de la femme, redécouvrir ce que les femmes réalisent au quotidien ne peut que réconforter. A la fin, on se dit : oui, notre humanité n’est pas si pourrie que ça. Elle n’est pas abandonnée aux caprices et instincts des hommes. Elle peut compter sur ces nombreuses femmes qui luttent pour que notre humanité devienne toujours plus humaine. C’est ce constat de gratitude et d’espérance qui ressort des expériences partagées dans ce numéro.

A propos de l’enseignement de l’Eglise sur la condition de la femme, l’article de la sœur Maria Di Giorgi mérite d’être signalé. La sœur xavérienne y montre que l’Eglise catholique, à travers son magistère, dispose d’un riche trésor où la femme y ressort comme une perle précieuse pour le monde et pour l’Eglise. S’approprier cet enseignement que  Maria Di Giorgi met à notre disposition serait déjà un premier pas vers la lutte contre « illettrisme biblique et théologique», dénoncé par la sœur Josée Ngalula, qui caractérise beaucoup d’hommes quant à la condition de la femme.

Ce numéro s’enrichit aussi d’une analyse d’un film- Moolaadé qui dépeint une femme à contre-courant. Une recension de quelques livres vient pour  stimuler la lecture des ouvrages récents, outils indispensables pour la formation permanente.  Si la lecture de témoignages publiés dans ce numéro améliorait la qualité de nos rapports hommes-femmes dans le monde et dans l’Eglise, alors leurs auteures auraient atteint leurs objectifs.

 

[1] ELA J.-M., ZOA A.-S., Fécondité et migrations africaines : Les nouveaux enjeux, Paris, L’Harmattan, (coll. Études africaines), 2006, p. 29.

[2] « Rapport du Projet Mapping concernant les violations les plus graves des droits de l’homme et du droit international humanitaire commises entre mars 1993 et juin 2003 sur le territoire de la République démocratique 2010 », dans www.genreenaction.net, consulté, le 18 /01/2019, p. 16.

[3] PAPE BENOIT XVI, Africae Munus, n°56.

[4] Le volume des contributions est publié sous le titre en anglais: The Church we want. Foundations, Theology and Mission of the Church in Africa. Conversations on Ecclesiology, A. E. Orobator, sj, (Editor), Nairobi, Paulines, 2015. Texte de la sœur J. Ngalula, pp. 179-189.

[5] A propos de cette méthode, voir l’article de RAPHAEL DEILLON, « Comment vivre aujourd’hui la radicalité de l’Evangile ? Le 28e chapitre des Missionnaires d’Afrique », in Spiritus, n°244(septembre 2016), p. 272-273.