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Saint Guido Maria Conforti et le dialogue des cultures

Saint Guido Maria Conforti et le dialogue des cultures

À l’ère du pluralisme culturel, le dialogue des cultures est devenu un de défis majeurs de notre temps. Dans un monde devenu village planétaire, grâce aux puissants moyens de communication sociale et aux flux migratoires, les peuples se rencontrent facilement et se connaissent mieux.

À côté de ses multiples avantages, il demeure vrai que la mondialisation a sa face obscure et dangereuse. Elle a tendance à niveler les cultures en voulant les fondre dans une sorte de culture que d’aucuns qualifient de Macdonalisation du monde[1] ; c’est-à-dire dans une sorte de culture réduite au strict minimum du dénominateur commun de la consommation du « fast-food ».

Aussi, il n’y a pas à leurrer. Sur notre village global, la peur de l’autre n’a toujours pas disparu et la loi du plus fort ne fait que régner. Notre monde est loin d’être le havre de paix décrit par le prophète Isaïe. L’agneau attend incessamment de dormir paisiblement avec le loup (Is 2, 4 ; 11, 6-9). Le rêve de saint G. M. Conforti[2], fondateur des Missionnaires Xavériens : « faire du monde une seule famille » tarde encore à se réaliser.

Au sujet du dialogue des cultures, saint Conforti a-t-il à dire à nos contemporains ? Désormais reconnu par l’Église comme humain, chrétien, pasteur et missionnaire exemplaire, peut-il instruire ceux et celles qui se dédient à l’édification  de l’unique famille des enfants de Dieu, grâce à l’annonce de l’Évangile? En relisant ses écrits, on découvre ce qu’il pensait au sujet de la rencontre des cultures. Même si la mentalité de son époque, trop euro-centrique, est loin de la nôtre aujourd’hui.

Le propos de ces lignes[3] est justement une relecture, à partir du contexte africain, de son enseignement au sujet de la rencontre interculturelle, à une époque où l’humanité a plus que jamais besoin de fortes ressources spirituelles comme fondement d’un vivre-ensemble paisible et respectueux du patrimoine culturel de chaque peuple. Pour ce faire, examinons sommairement les Discours aux partants(DP), ces messages que l’évêque de Parme adressait aux missionnaires Xavériens en partance pour la Chine (1922-1931) et la Règle fondamentale des Xavériens (RF)[4]. Même si ce sont des textes datés, retraçant la mentalité d’une époque, ils peuvent toujours éclairer ceux qui sont convaincus présentement du bien-fondé du dialogue des cultures.

I. L’évêque Conforti : homme de son temps.

Mgr Conforti appartient à une époque qui a sa mentalité, ses courants de pensée et sa vision de la mission. À son temps, la culture qui dominait le reste du monde était celle de l’Occident, européenne, pour être précis. La supériorité de la culture européenne, par rapport aux autres cultures du monde, était comme une vérité de foi. Ce mythe de supériorité était entretenu et ressassé par des thèses anthropologiques qui se voulaient scientifiques.

À l’époque de Conforti, le continent européen était dit chrétien et le reste du monde était tenu pour non-chrétien, voire païen. Dans ce contexte, culture européenne rimait avec culture chrétienne. Les contours de la mission étaient bien définis. Les consignes données aux partants ne laissaient planer aucun doute sur l’être et l’agir missionnaire. Écoutons le Fondateur des Xavériens s’adressant aux missionnaires en route pour la Chine:

  • « allez et consolez ces pauvres gens, instruisez-les, appelez-les à la voie du salut…». DP., n°2.
  • « là-bas comme Josué, vous avez à réaliser une conquête ; et  certes non des terres matérielle(Jo1,2), mais des réalités extrêmes plus nobles : la conquête des cœurs et des esprits de beaucoup de pauvres gentils qui tâtonnent dans les ténèbres de l’erreur et dans l’ombre de la mort (Lc 1,79)». DP., n°4.
  • « allez abattre les autels de faux dieux, allez déblayer l’ignorance, le vice des cœurs, l’infidélité(…) allez former un peuple agréable à Dieu et aux bonnes œuvres (Rm 15, 15)». DP., n°4
  • « vous êtes destinés à annoncer la paix, là porter la lumière de l’Evangile à tant de malheureux qui vivent encore dans l’ombre de la mort, à faire connaître Dieu aux peuples qui ne connaissent que leurs idoles mensongères, à briser les liens qui tiennent tant d’hommes sous le joug de Satan». DP., n°9.
  • « oui rendez-vous là-bas pour apporter la foi au Christ, avec elle la civilisation que de lui prend le nom de l’inspiration, la seule vraie civilisation, puisqu’elle est l’unique à répondre pleinement aux justes exigences de l’esprit et du cœur… ». DP., n°9.
  • « allez faire sortir ces peuples du tréfonds de l’abjection morale où ils gisent depuis tant de siècles, pour prêcher la liberté des enfants de Dieu, pour combattre l’horrible plaie de l’infanticide, pour délivrer la femme de l’avilissement, pour faire comprendre(…)la grandeur de la dignité humaine et la sublimité de notre destinée ». DP., n°12.

À la lecture de ces indications faites aux partants, il se dégage ce qui suit :

a. La mission naît du désir de répondre au mandat du Christ: « allez dans le monde entier et faites de toutes les nations mes disciples (Mt 28,19) »; b. Une conception géographique de la mission : être missionnaire signifie quitter (géographiquement) son pays chrétien-pour le cas d’espèce l’Italie- vers un pays non-chrétien, ici la Chine; c. Une vision caritative de la mission empreinte de condescendance : aider les pauvres infidèles à sortir des ténèbres de la mort; d. Les objectifs de la mission sont clairs: le salut des âmes, faire sortir le l’ignorance religieuse et apporter la vraie civilisation : mission et  civilisation vont de pair ; e. Un langage de conquête-conquérir les âmes au Christ- qui fait du missionnaire un héro et crée chez lui un complexe de sauveur.

Par cette conception, Mgr Conforti ne faisait que redire la théologie de la mission de son époque. Il suffit de lire les deux grandes encycliques missionnaires de son temps- Maximum illud (MI) de Benoît XV (1919) et Rerum ecclesiae (RE) de Pie XI (1926) pour s’en convaincre. Pour le pape Benoît XV, dit pape des missions, c’est le lot pitoyable de ces malheureux (les non-chrétiens) qui donne envie de partager avec eux la bénédiction divine de la Rédemption (MI., n°7). Tandis que pour le pape Pie XI, les missionnaires sont envoyés pour transmettre l’Évangile, les avantages de la culture chrétienne et la civilisation aux peuples qui gisent dans les ténèbres de la mort. Ils vont vers de vastes régions qui sont encore privées de l’influence civilisatrice de la religion chrétienne (RE., n°1). Grâce à l’œuvre de la mission, les peuples sont passés de la barbarie à la civilisation (RE., n°20). On le voit bien, au temps du Fondateur des Xavériens, à Parme comme à Rome,  la frontière entre la mission et la civilisation était difficilement repérable.

II. Des avancées significatives chez l’évêque Conforti

Aujourd’hui, le dialogue des cultures signifie réciprocité, enrichissement mutuel. Mais au temps de G. M. Conforti, on était loin d’une telle conception. D’une certaine manière, il est d’ailleurs anachronique de parler du dialogue des cultures à son époque[5]. Si la rencontre des cultures était envisagée, c’était à sens unique : la culture européenne qui avait vocation d’inféoder toutes les autres cultures du monde, ou encore, celle-là voulant aider celles-ci à être comme elle.

Les écrits de Mgr Conforti ne sont pas de traités sur le dialogue des cultures. Lorsque G. M. Conforti écrivait, il avait conscience qu’il s’adressait aux gens dont la tâche spécifique était l’annonce de l’Évangile à ceux qui ne connaissent pas le Christ, en réponse au mandat du Seigneur (Mc 16, 15), (RF., n°1). Mais l’annonce de l’Évangile nécessitait des astuces, des moyens, sans lesquels, les hérauts de l’Évangile se butteraient à des obstacles insurmontables. À travers le discours de Mgr Conforti, sur l’être et l’agir missionnaire, se profilent donc ses considérations sur la rencontre culturelle.

Au sujet de ce que nous appelons aujourd’hui acculturation[6], le Fondateur des Xavériens fait preuve des avancées significatives, toujours valables de nos jours. Relevons seulement trois indications.

1. Une fois sur le champ de la mission, G. M. Conforti demandait aux missionnaires, dès le départ, de s’adonner, avec un soin tout particulier, à l’apprentissage de la langue du pays de façon à pouvoir la maîtriser et la parler couramment (RF., n°16). Notons qu’ici, l’évêque de Parme reprend les enseignements du pape Benoît XV dans Maximum Illud, n°24. Cette consigne reste toujours actuelle. Il est très évident aujourd’hui que si on ne connaît pas la langue de « l’autre », la rencontre reste superficielle et le dialogue se transforme en dialogue des sourds. Pour le missionnaire, cet impératif devient encore plus catégorique. On ne peut pas annoncer l’Évangile, avec dignité et compétence, sans la maîtrise de la langue du destinataire de la Bonne Nouvelle. C’est donc par respect pour Dieu, pour sa Parole et pour les destinataires de Celle-ci que le missionnaire est tenu à l’apprentissage de la langue du milieu où il vit.

2. Selon l’évêque Conforti, les missionnaires, nouveau-venus, devaient s’instruire, auprès des missionnaires plus sages et chevronnés, pour ce qui est de la façon de traiter les gens du lieu (RF., n°13). Même si avec cette consigne, il y a le risque réel que les missionnaires se transmettent des préjugés de génération en génération, - ce qui arrive souvent-, elle a le mérite d’inviter les jeunes missionnaires à l’humilité et de leur éviter le « péché de jeunesse » propre à tout nouveau-venu dans un milieu et qui  refuse de prendre du temps pour s’informer auprès des gens expérimentés.

3. Sans porte préjudice aux œuvres du ministère apostolique, Conforti encourageait le missionnaire plus doué, à rédiger des monographies ou des mémoires ayant trait aux us et coutumes, à la description des lieux, à l’histoire et à la faune du pays de mission, pour l’utilité des confrères et l’instruction de tout le monde (RF., n°17). Aujourd’hui, nous savons combien ces monographies ont empêché plusieurs cultures de l’oralité de disparaître, comme celles de certains peuples d’Afrique.

Par ces indications, nous voyons saint Conforti ancré dans le dialogue des cultures. On dirait qu’en écrivant, il était mû par cette conviction : sans dialogue, sans respect pour « l’autre », sans la connaissance et l’appréciation de la culture de « l’autre », il n’y a pas d’authentique rencontre des cultures et par conséquent, pas d’authentique œuvre d’évangélisation. Déjà chez lui donc, on repère ce qu’on désigne souvent comme paradigme évangélique du style missionnaire, à savoir : l’incarnation.

En canonisant l’évêque Guido Maria Conforti, l’Église a reconnu officiellement ses vertus de sainteté. Sur ce, saint Conforti constitue une voie royale d’accès à Jésus,  pour parler comme H. U. V. Balthasar. Dès lors, il est compté parmi ceux-là que J. Ratzinger appelle la véritable majorité décisive d’après laquelle nous nous orientons. C’est cette majorité, dit-il, qui décide du chemin de l’Église et de sa mission. Si nous la suivons, ajoute-t-il, nous marchons sur des routes sûres et sécurisées[7].

Par ailleurs, même déclaré saint, il n’est pas dit que toutes les paroles de G. M. Conforti sont à prendre comme ‘paroles d’Évangile’. D’ailleurs, certains de ses propos - faire sortir ces peuples du tréfonds de l’abjection morale…  abattre les autels de faux dieux… déblayer l’ignorance… consolez ces pauvres gens… tant de malheureux qui vivent encore dans l’ombre de la mort…qui ne connaissent que leurs idoles mensongères… briser les liens qui tiennent tant d’hommes sous le joug de Satan - pris comme tels aujourd’hui, mériteraient que leur auteur présente des excuses publiques. Cela dit, en suivant ce proverbe africain qui dit: « les vielles marmites font de bonne sauce », il y a à se convaincre que les missionnaires d’aujourd’hui ont encorebeaucoup à apprendre de saint G. M. Conforti, au sujet du dialogue des cultures.

III. Au service de la sauvegarde du patrimoine culturel

En réponse à l’invitation Saint G. M. Conforti, ses héritiers, les missionnaires Xavériens ont toujours manifesté un grand intérêt et un grand respect pour la culture des gens à qui ils annoncent l’Évangile. Relevons de prime abord que l’œuvre la plus louable de dialogue interculturel que les héritiers de Saint G. M. Conforti accomplissent aujourd’hui reste leur présence simple et effective aux milieux de plusieurs peuples et diverses cultures du monde. Ils sont aujourd’hui présents dans 20 pays[8].

De surcroît, pour le cas de l’Afrique, notons que certains Xavériens ont entrepris des initiatives qui méritent d’êtres saluées. Sans être exhaustif, mentionnons au passage, le père Antonio Melis avec sa monographie et ses recherches sur les Massa du Cameroun-Tchad. Il a initié et dirige aujourd’hui un Centre Culturel et le Musée du Logon[9], au nord du Cameroun. Marco Bertone, quant à lui, a produit une monographie sur les Musei, peuple se trouvant au Cameroun et au Tchad. Il a aussi rédigé un dictionnaire : Musei-Italien. Dans la même zone, le confrère Antonio Lopez a coordonné la traduction du Nouveau Testament en langue Musei. En RDC, le père Gulio Simoncelli a publié une monographie sur Les Warega de la forêt de la R. D. Congo. En Sierra Leone, Tonni Senno a produit une œuvre ethnographique intéressante sur les Birrwa-Limba. Dans le même pays, Gerardo Caglioni s’est intéressé à la rencontre de l’Islam et du Christianisme avec le peuple sierra léonais. À propos de l’histoire du christianisme en Sierra Leone, son ouvrage, Sierra Leone: Quatro secoli di evangelizzazione, Bologna, Emi, 2002, [Sierra Leone : Quatre siècles d’évangélisation], reste une source incontournable.

Sur le même registre, évoquons, l’existence du Musée ethnographique, dit Musée du Kivu, situé à Bukavu/RDC, initié par le père Andrea Tam. À ces productions individuelles, ajoutons l’initiative entreprise, il y a quelques années, par les circonscriptions xavériennes d’Afrique d’ouvrir un Centre d’Études africaines. Même si ce Centre est encore à l’état embryonnaire, on y perçoit la volonté des Xavériens œuvrant en Afrique d’entrer en dialogue profond avec les réalités africaines, en vue d’une évangélisation plus soutenue.

Tous ces travaux et d’autres que nous ignorons sont une preuve que les paroles de saint Conforti ne sont pas tombées dans une terre stérile. La nouvelle génération des Xavériens a ici de quoi s’inspirer pour continuer l’œuvre entamée par leurs devanciers en réponse aux indications de leur ancêtre dans la foi. Par ailleurs, dans l’avenir, il est souhaitable que les Xavériens qui voudront rédiger des monographies ne se contentent pas de la cueillette et du grappillage. Ils devront se livrer aux règles méthodologiques et scientifiques en usage partout. Leurs productions devront se confronter aux recherches récentes sur les cultures et les réalités africaines, en sociologie, en anthropologie culturelle, en sciences politiques…

À titre indicatif : au sujet de l’identité culturelle africaine, il faudra se défaire définitivement de sa conception statique. Car les belles descriptions de la vie traditionnelle et de l’âme africaine, avant la colonisation, qu’on trouve dans des livres ne correspondent plus à rien dans la réalité, si elles n’ont jamais correspondu à quelque chose[10].Parce qu’elle s’inscrit dans l’histoire, l’identité culturelle africaine est donc dynamique. Dès lors, il convient de penser que l’africain d’aujourd’hui subit comme tous ses contemporains les influences de la modernité et/ou la postmodernité avec ses valeurs de liberté, sa culture du débat, le souci de la justice et de l’égalité entre tous et pour tous. Mais aussi, avec eux, il partage le culte contemporain du consumérisme, de l’éphémère  et de l’immédiat, « culture du zapping », son relativisme éthique, son individualisme…Sous peine de sombrer dans la propagande ethnocentrique, on ne devrait donc plus, en parlant de « l’africain », faire l’économie des ces faits qui caractérisent la postmodernité et auxquels les africains ne sont pas immunisés.

IV. Artisans du dialogue des cultures aujourd’hui

La tâche primordiale de tout missionnaire est l’annonce de l’Évangile à toute la création (Mc 16, 15), à tous les peuples (Mt 28, 19), jusqu’aux extrémités de la terre (Ac 1, 8). La dimension Ad Extra, l’impératif de sortir de sa culture d’origine qui fait partie intégrante de toute mission chrétienne, met ainsi continuellement tout chrétien, tout missionnaire au défi du dialogue des cultures, le défi de « l’altérité ». Tant qu’on sera en état permanent de mission (Pape François, Evangelii Gaudium, n°25), on aura toujours une terre à quitter vers une nouvelle terre (Gn 12, 1). C’est cela qui justifie l’urgence de l’éducation au dialogue interculturel de la part de tout missionnaire.

Faisant alors confiance à l’Église qui a proposé aux missionnaires saint Conforti comme modèle à imiter, voyons en quoi le défi de la rencontre des cultures garde toute son actualité dans les Instituts missionnaires. En effet, tous les missionnaires ont toujours fait de l’acculturation un passage obligé pour toute expérience missionnaire. Apprendre à dialoguer, à connaître et à apprécier la culture de l’autre, se laisser bousculer par une autre manière d’être et de faire différente de sa culture d’origine sont autant de vertus à acquérir pour tout disciple du Verbe fait chair (Jn 1, 14). Et lorsqu’on dit acculturation, il sied d’en mesurer toutes les exigences. Car il s’agit d’un effort d’appropriation d’une culture qui n’est pas la nôtre; laquelle est à entendre dans son sens large. C’est-à-dire comme renvoyant à la vision du monde, à la conception de l’homme et de Dieu qui constituent à la fois la source d’inspiration et le moteur du génie créateur d’un peuple, quand ce génie s’exprime à travers l’art, la religion, l’économie, la vie politique et sociale, etc[11].

Au temps de l’évêque G. M. Conforti, l’initiation et la connaissance de la culture de ceux à qui on annonce l’Évangile étaient considérées comme une propédeutique à l’œuvre de la mission. Relevons qu’aujourd’hui, apprendre la culture des destinataires de l’Évangile n’est plus simplement une phase préparatoire à la mission. Le temps consacré à cette connaissance n’est pas un temps volé à la mission. C’est déjà être effectivement de pleins pieds en mission. Voilà pourquoi, il faudrait apporter un grand soin à cette phase.

La diminution du personnel missionnaire et les multiples urgences sur les champs apostoliques ont pour conséquence aujourd’hui : le risque de bâcler la phase de l’initiation à la culture en se contentant d’une connaissance approximative de la langue et l’acquisition de quelques rudiments sur la culture du milieu. Certes, l’acculturation doit durer toute la vie. Mais on ne doit pas s’y tromper. Dans ce processus, la phase initiale est capitale. Et ce n’est un secret pour personne, nous dit le dominicain camerounais Eloi Messi Metogo : « aucune évangélisation en profondeur n’est possible sans la connaissance de la langue et des usages de ceux à qui on s’adresse »[12].

Notre lecture des écrits de saint G. M. Conforti est déterminée par notre milieu de vie actuel qu’est le contexte missionnaire africain, précisément sierra léonais. À propos de l’engagement pour le dialogue des cultures aujourd’hui, suggérons:

1. Dans un passé récent, l’Afrique a été le parent pauvre au sujet du dialogue des cultures. On connaît les méfaits de la méthode missionnaire dite de tabula rasa. Laquelle eut pour conséquence : la disqualification de la culture des peuples africains qui se convertissaient au christianisme. Car elle tenait la culture des néophytes africains comme païenne ou fétichiste[13]. Plusieurs missionnares d’origine africaine oeuvrent présentement dans les Églises d’Europe, d’Amérique, d’Asie et dans d’autres pays africains autres que les leurs. Leur présence atteste le fait selon lequel: “la mission est desormais partout”. Il sied qu’ils n’oublient pas que l’impératif d’appropriation de la culture des destinataires de l’Évangile s’impose aussi à eux[14]. C’est de cette manière qu’ils peuvent servir de correctif à la méthode de tabula rasa qui, lors de la colonisation, a discrétité l’oeuvre de l’évangélisation chez eux et dont ils ne cessent de dénoncer les méfaits.

2. Pour dialoguer avec les « valeurs culturelles et les religions traditionnelles africaines», il ne faudra plus les considérer purement et simplement comme des pierres d’attente de l’Évangile[15]. Ces dernières ont leurs lettres de noblesse qu’il faut le leur reconnaître, mais aussi leurs tares. En elles, l’ivraie et le bon grain coexistent (Mt 13, 1-9). Cela exclut donc tout optimisme naïf au sujet de l’africanisation du christianisme et toute résignation à faire briller la Vérité de l’Evangile (Col 1,5) dans les cultures africaines, au nom d’une inculturation à bas prix.

3. Il est important que les missionnaires prêtent attention à ce qu’ils montrent, disent et écrivent au sujet des gens et des cultures des lieux où ils œuvrent. Un soin particulier doit être accordé aux paroles et aux images qui accompagnent la collecte des fonds, « l’argent pour les missions ». Car sous la tendre sympathie de surface pour les pauvres âmes abandonnées d’Afrique(…), il demeure, parfois, des attitudes très obstinées d’intolérance, de condescendance et des préjugés raciaux, difficiles à dissimuler sous le couvert de la charité apostolique[16].

4. Le souci réel de faire dialoguer le christianisme et les cultures africaines a souvent été dénoncé comme un exercice sur commande à usage externe, sollicité par des préoccupations et des problématiques lointaines qui n’ont rien à faire avec les vraies urgences et les combats des peuples d’Afrique[17]. Il est dit que la préoccupation pour l’indigénisation du christianisme en Afrique a servi de vaste alibi masquant la démission des évangélisateurs dans la  lutte pour la libération des peuples opprimés. Alors qu’on voudrait, avec raison, lutter contre les méfaits de l’homogénéisation des cultures par une mondialisation vorace, grâce à un engagement soutenu pour le dialogue des cultures, il ne faudrait pas perdre de vue que la véritable lutte aujourd’hui, la vraie urgence en Afrique, reste le combat contre une mondialisation capitaliste qui enrichit toujours davantage les riches et appauvrit encore plus les pauvres. Et dans ce processus de paupérisation, on sait que l’Afrique reste le continent le plus menacé.

5. La crise migratoire actuelle et les attaques terroristes à coloration religieuse ont remis à la face du monde tant de sentiments xénophobes longtemps dissimulés. Il s’ensuit que la peur de « l’étranger » ne fait qu’augmenter, même chez des honnêtes chrétiens. Les Instituts missionnaires qui regroupent en leur sein des gens venant de plusieurs cultures du monde se voient alors ici sollicités pour servir de correctif aux peurs réelles ou/et imaginaires de leurs compatriotes. Pour cette fin, il nous semble qu’accélérer l’internationalisation des communautés des Instituts missionnaires, aussi bien en Afrique qu’en Europe ou en Amérique serait aujourd’hui une alternative crédible face aux politiques sécuritaires discriminatoires et d’exclusion qu’on est en train d’édicter, sous l’influence des extremistes xénophobes.En formant des communautés internationales et interculturelles, on montrerait que l’autre qui vient du Sud n’est pas avant tout un dangereux migrant de la faim, mais un frère et une sœur racheté par le sang du Christ, aussi membre du seul Corps du Christ (1Co10, 17) et avec lequel on partage le même idéal de vie : faire du monde, par la saveur de l’Évangile, une seule famille, comme le rêvait saint Guido Maria Conforti[18]. En ce sens, beaucoup reste à faire. Mais on ne peut ignorer qu’il en va du sérieux de la rencontre et du dialogue des cultures, aujourd’hui à la mode!

Paroisse Mongo Bendugu, Diocèse de Makeni/ Sierra Leone,

Louis BIRA, SX.


[1]Voir RITZER G., Tous rationalisés! La macdonalisation de la société, Paris, Alban, 2004, cité par QUÉVREUX Gr., FIRRAUT  G., Précafe, p. 10, dans HAUERWAS St., WILLIMON W. H., Étrangers dans la cité, Paris, Cerf, 2016.

[2]Guido Maria Conforti est né le 30 Mars 1865, de Rinaldo Conforti et Antonia Adorni, à Ravadese, Italie. Il a été ordonné prêtre le 22 septembre 1888. Il fonda la Congrégation des Missionnaires Xavériens le 3 décembre1895, afin de continuer l’œuvre missionnaire du grand apôtre des Indes, le jésuite, saint François Xavier. Il a été archevêque de Ravenne et évêque de Parme. Il est mort le 05 novembre 1931. Béatifié avec Daniel Comboni par le pape Jean Paul II, le 17mars1996, il a été canonisé le 23 octobre 2011, par le pape Benoît XVI.

[3] La première version de ce texte avait été rédigée et publiée en Mai 2011, à la veille de la canonisation de G. M. Conforti. Ici, le texte est révu et enrichi en réponse à l’invitation récente lancée à nous les Xavériens, par la Direction Générale, de  nous engager à frais nouveaux et avec vigueur pour la rencontre interculrturelle.

[4]Tous ces textes sont disponibles en français sur le site: www.missionarisaveriani.com

[5] Par ailleurs, il sied de rappeller les figures charismatiques en ce domaine comme Matteo Ricchi, Roberto de Nobili et autres...

[6] Le terme est employé ici pour signifier le contact avec la culture de “l’autre”.

[7] RATZINGER J., Appelés à la communion. Comprendre l’Église aujourd’hui, Paris, Fayard, 1993, p. 134.

[8]Italie, Espagne, France, Royaume Uni, USA, Mexique, Colombie, Brésil, Sierra Leone, Cameroun, Tchad, RD. Congo, Burundi, Mozambique, Indonésie, Bangladesh, Philippines, Chine, Japon, Thaïlande.

[9] La page web du musée est consultable sur: www.museedulogon.org

[10] MESSI METOGO E., Dieu peut-il mourir en Afrique ? Essai sur l’indifférence religieuse et l’incroyance en Afrique noire, Paris/Yaoundé, Karthala-UCAC, 1997, p. 185.

[11]SANTEDI KINKUPU L., Dogme et inculturation en Afrique. Perspective d’une théologie de l’invention. Préface de Claude Geffré, Paris, Karthala, 2003, p. 141.

[12]MESSI METOGO E., « 30 ans après ‘La Dé-mission’ de Fabien Eboussi Boulaga », dans Spiritus, n°179(6/2005), p. 244.

[13]KABASELE LUMBALA Fr., Le Christianisme et l’Afrique. Une chance réciproque, Préface de R. Luneau, Paris, Karthala, 1993, p. 46. Voir aussi : EBOUSSI BOULAGA F., Christianisme sans fétiche. Révélation et domination, Paris, Présence africaine, 1981.

[14] BIRA L., Consacrés africains pour quoi faire? Redécouvrir la fonction sociale des voeux religieux, Paris, L’Harmattan, 2015, p. 81- 82.

[15]MESSI METOGO E., art.cit., p. 242.

[16]McCABE M. SMA.,« Missionnaires de demain », dans Spiritus, n°176(9/2004), p. 341.

[17]EBOUSSI BOULAGA F., « L’Africain chrétien à la recherche de son identité », dans Concilium, n°126(1977), p. 39.

[18]BIRA L., op. cit., p. 168-169.

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