
Le père Respect, Martin Ali keke sx: De Fadugu à Freetown, la mission continue
Surnommé "Yikibang" en Limba-la langue de l’ethnie majoritaire de Fadugu-ce qui signifie « Respect », père Martin Ali Keke, missionnaire xavérien originaire du Tchad a dit aurevoir à la paroisse de saints Pierre et Paul de Fadugu/ Diocèse de Makeni/Sierra Leone, le dimanche 27 Août. Il a été affecté à la quasi-paroisse de saint François Xavier/ Archidiocèse de Freetown comme prêtre en charge. Le dimanche 03 Septembre, il a été présenté à cette nouvelle communauté chrétienne. Il nous partage ici ce qu’il a vécu à Fadugu et ses espoirs pour la mission qui continue dans la capitale de ce pays dit aimablement : Mama Salone.
Louis BIRA SX : Depuis 2015, après l’apprentissage du Krio, tu as été en mission à la paroisse de Fadugu, d’abord comme vicaire (2015-2019) et puis comme curé (2019-2023). Quels souvenirs gardes-tu de ton expérience dans ce beau lieu de mission ?
Martin ALI KEKE SX : Fadugu est une grande chefferie (Kasunko chiefdom) appartenant au district de Koinadugu. Il y a trois ans environ, cette grande chefferie a été morcelée en trois chefferies : Kasunko Chiefdom, Gbonkobo Kayaka Chiefdom et Tamiso chiefdom. Les souvenirs que je garde de Fadugu sont multiples et bons. Les 8 ans de mission passés là-bas ont été formidables. Je me souviendrai toujours de leur générosité pendant le mois d’Octobre, le mois missionnaire, nonobstant la précarité de leur situation financière. Aussi me rappelerai-je de l'accueil toujours chaleureux caractérisé par le vin de palme appelé "poyo" en Krio et "Mampaman " en Limba.
Louis BIRA SX : Quand tu es devenu curé, la paroisse comptait 19 succursales-communautés et à ton départ, elles étaient déjà 24. Une prouesse missionnaire pourrait-on dire. Comment expliques-tu un tel succès ?
Martin ALI KEKE SX : Effectivement, quand je suis devenu Curé, la Paroisse comptait 19 Succursales-communautés. Maintenant, elle en compte 24. Cela peut se justifier par le fait que le grain de l'Evangile semé par les premiers confrères qui y ont travaillé a commencé à porter du fruit. Aussi peut-on dire que cette croissance est le résultat de ma proximité avec les gens sans discrimination aussi bien ethnique que religieuse. Grâce à cette proximité, j'ai pu apprendre un peu le Limba et gagner la confiance des musulmans. Cela m'avait vraiment ouvert la porte jusqu’au point d'être considéré comme l'un d'eux. En effet, on m'a donné un nom Limba: "Yikibang" qui signifie « respect ».
Louis BIRA SX : Fadugu est connu comme un lieu où les coutumes traditionnelles ne sont pas en conflit avec la pratique de la foi chrétienne. En effet, il est fréquent que les enfants qui quittent la forêt pour leur initiation traditionnelle passent à la paroisse demander au curé une bénédiction. Pourrait-on y voir une tentative d’inculturation ?
Martin ALI KEKE SX : Oui, j’y perçois bien une tentative d'inculturation qui demande d'être approfondie et appréciée. En effet, la culture Limba regorge une panoplie de valeurs qui ne sont pas, à mon avis, incompatibles avec les valeurs évangéliques. Dans la forêt sacrée, pendant l’initiation, les jeunes sont initiés aux valeurs suivantes : respect des anciens, la discrétion, la résilience, l'endurance, la patience pour ne citer que cela. Au sortir de leur initiation, les jeunes viennent saluer le curé parce qu'il fait partie des anciens qui ont pour mission de veiller sur leur croissance et leur servir d’exemples.
Louis BIRA SX : La communauté chrétienne de Fadugu est une minorité au milieu d’une majorité musulmane. Comment sont les relations entre les adeptes du christianisme et ceux de l’Islam ?
Martin ALI KEKE SX : La Sierra Leone est connue comme une terre de paix entre les religions. S’il y a quelque chose de grand que les autres peuples peuvent apprendre de Sierra léonais, c’est leur capacité à vivre en harmonie tout en étant des adeptes de religions différentes. Et sur ce bel aspect, Fadugu ne fait pas de différence. Il confirme juste la règle générale qui prévaut au pays. En effet, entre les adeptes de ces deux religions, les relations sont fraternelles. Ils collaborent aux célébrations de naissance, de mariage et de l’enterrement. A l’école, les élèves interagissent amicalement. D’ailleurs dans nos écoles dites : Catholiques Romaines, la majorité des étudiants ne sont pas catholiques. Les musulmans sont les plus nombreux. Ainsi, je peux dire qu’à Fadugu, la vie quotidienne des adeptes de ces deux religions constituent un meilleur exemple de dialogue interreligieux. Nous privilégions ce type de dialogue qui a toujours porté du fruit.
Louis BIRA SX : Un autre phénomène qui caractérise la mission à Fadugu est la présence de plusieurs personnes âgées non-baptisées qui pourtant prennent activement part aux célébrations liturgiques et à la vie de la paroisse et de communautés. Comment expliques-tu ce fait ?
Martin ALI KEKE SX : L’observation faite est vraie. Au fait, Fadugu est un cas d’école au sujet d’une église ouverte à tous, dont on parle trop de nos jours. Car c’est une paroisse qui a plusieurs membres pratiquants mais non baptisés. Une situation singulière, bien sûr. En effet, dans beaucoup de communautés chrétiennes catholiques d’Afrique, un chrétien catholique pratiquant signifie en même temps un qui est ‘sacramentalisé’ ; totalement ou partiellement. Or à Fadugu, il existe plusieurs adultes non baptisés dans l'église. Généralement, ils sont mariés sous le régime polygamique. Pourtant, ils participent activement dans la vie de l’église. Ils désirent le baptême et les autres sacrements. Curieusement, ces sacrements ne leur seront pas conférés à cause de leur situation matrimoniale. Je crois que c’est un cas pastoral à revoir par nos aux autorités ecclésiastiques en Afrique. Pour moi, ces polygames pratiquants sont de « catéchumènes permanents ». Car Ils sont fiers d'être catholiques nonobstant la non réception de sacrements.
Louis BIRA SX : Tu passes de Fadugu, un milieu rural à Freetown, un milieu urbain. C’est-à-dire une mission qui continue mais dans deux contextes différents. Selon toi, quels sont les défis qui t’attendent dans ta nouvelle mission ?
Martin ALI KEKE SX : Comme xavérien à Freetown, je serai héritier d’un style missionnaire xavérien. Je continue le travail débuté par mes prédécesseurs dont le plus récent est le confrère Marsel RanteTurak. Et pourtant, les défis missionnaires sont encore nombreux. A mon avis, les plus urgents sont les suivants : D’abord, faire de la Quasi-paroisse Saint François Xavier, une paroisse. Pour cela, certains critères doivent être remplis : achever la construction de l’église paroissiale, construire le presbytère, bâtir une école etc. Ensuite, consolider la bonne relation qui existe déjà entre chrétiens et musulmans. Et enfin, aider les fidèles à mieux connaître leur foi catholique en insistant sur la formation et les retraites spirituelles. Au fait, beaucoup de membres de notre communauté sont vite captivés par les églises de réveil. Chemin faisant, j’espère pouvoir apporter ma petite contribution à la croissance spirituelle de cette belle communauté « by God’s power » comme on dit souvent en Sierra Leone.





