
Rencontrer l’autre qui croit autrement : l’expérience de Bitkine/Tchad
Tout au long de notre petite expérience pastorale et missionnaire dans le vicariat apostolique de Mongo/Tchad et plus précisément dans la paroisse Saint Pierre et Saint Paul de Bitkine, nous avons remarqué que le dialogue interreligieux est un moyen intournable dans la transmission de la foi en Jésus Christ au sein de cette communauté à majorité musulmane, dont la religion traditionnelle et la culture sont quasi inséparables.
Pendant les deux années d’expérience au centre du Tchad, plusieurs questions habitaient notre esprit dès notre arrivée à Ndjamena, en voyant la foule immense qui priait, dans une mosquée et qui même avait bloqué notre passage. Car, compte tenu de sa dimension, la mosquée ne pouvait contenir tout le monde en son sein. Ce qui avait poussé les gens, comme il s’observe régulièrement au Tchad, de prier même dans la route et cela bloque toute circulation pendant ces heures de prière. Le geste qui nous avait plus marqué après juste nos 30 premières minutes sur le sol tchadien est celui du taximan qui nous amenait au centre d’accueil de Kabalayi. Il avait fait arrêter sa voiture pour aller prier en nous y laissant seul, sous une chaleur estivale. Ce geste avait attiré notre attention et nous a amené à nous interroger sur l’attitude à prendre dans ce milieu.
Une fois à Bitkine, petite ville de la province du Guera, située au pied du mont Guera, dans le centre du Tchad, hormis l’expression de la foi dans le vécu de la minorité chrétienne, deux éléments nous ont marqués notre expérience missionnaire : la composition des familles dans ce milieu du point de vu religieux, car beaucoup de familles sont constituées d’une diversité des croyances religieuses ; et la transmission de la foi islamique, bien que le système est à améliorer, à travers les écoles dites « coraniques ». D’où cette interrogation qui nous habitait en voyant les enfants rentrer dans cette formation purement religieuse et catéchétique : « Qu’est-ce qui empêche aux enfants chrétiens de suivre cet exemple en venant, une seule fois, la semaine, à la catéchèse ? Ne peuvent-ils pas, au moins imiter cet exemple de leurs amis et voisins musulmans ? ».
Notre expérience missionnaire a été une expérience de la rencontre avec l’autre, d’une autre confession religieuse. Il s'agit de l'autre en tant qu'image et ressemblance de Dieu, créé pour renforcer la cohésion social et jeter le pont qui valorise le dialogue entre les religions et aussi entre les cultures, en tant que rendez-vous du donner et du recevoir. C'est pour cela nous avons voulu intituler notre partage, « Le dialogue interreligieux dans la mission évangélisatrice de Bitkine », car nous avons été en contact avec les musulmans et les adeptes de la religion traditionnelle, et même nos frères protestants sous diverses nominations, dans tous nos services : l’école, à la bibliothèque du centre culturel saint Guido Maria Conforti, au foyer des garçons, etc.
L’Ad Gentes et le dialogue interreligieux dans notre mission de Bitkine

Il est bien évident que la fin unique et exclusive de notre Congrégation est l’annonce de la Bonne Nouvelle du Règne de Dieu aux non-chrétiens (C.2). Les non chrétiens étant un groupe constituant des personnes ayant déjà une autre croyance religieuse non chrétienne ou des personnes qui n’ont aucune croyance religieuse quelconque. En ce qui est de notre mission de Bitkine, nous sommes en face d’un peuple majoritairement non chrétien, mais ayant déjà la foi en un seul Dieu, Créateur du ciel et de la terre. C’est le Dieu que les musulmans et les adeptes de la religion traditionnelle professent. Ainsi, pour mieux faire notre apostolat afin de pouvoir faire comprendre à ce peuple que c’est Dieu en qui il croit et le même qui s’est révélé en la Personne de Jésus, nous essayons d’associer la mission ad gentes ou la première annonce au dialogue interreligieux.
En effet, le dialogue interreligieux et l’annonce du Christ, bien qu’ils soient distincts ne sont pas à séparer, mais sont intimement liés. Ils ne sont pas également à confondre ni à tenir pour équivalents, car ils ne sont pas interchangeables. Comme l’annonce du Christ, le dialogue interreligieux se fait avec des hommes qui ne connaissent pas le Christ ni son Evangile et qui appartiennent, en majorité, à d’autres confessions religieuses. Ainsi dit, le destinataire de cette mission ne sont que des non-chrétiens, d’où son lien avec l’annonce du Christ, l’ad gentes. Ce dernier, nous rappelle saint Jean Paul II, « est adressé aux peuples et aux groupes humains qui ne croient pas encore au Christ ou encore à ceux qui sont loin du Christ, chez qui l'Eglise n'a pas encore été enracinée et dont la culture n'a pas encore été imprégnée de l'Evangile »[1]. C’est dans cette réalité que se situe notre mission de Bitkine. A cet effet, en vivant dans un pays déchiré par tant de crises, l’Eglise du Tchad et plus particulièrement le Vicariat Apostolique Mongo ne peut qu’encourager le dialogue interreligieux en vue de la promotion d’une cohabitation pacifique. Le dialogue interreligieux est le moyen que l’Eglise de Mongo utilise et doit approfondir davantage afin de bien insérer au milieu du peuple, enraciné dans sa culture et dans sa croyance en un seul Dieu, la foi en Dieu Créateur de l’univers et Maître de tout, celui qui s’est révélé à l’humanité en la personne de Jésus.
Ce dialogue, comme voie d’évangélisation, permet à transmettre la Bonne Nouvelle du salut et contribue à l’instauration de la paix dans ce pays. Saint Jean Paul II, nous RAPPELLE encore que cette paix dont le monde et plus particulièrement le Tchad a besoin et à laquelle la minorité chrétienne de Bitkine essaie d’apporter sa pierre pour son édification, ne porte autre nom, que celui du Christ[2]. C’est pourquoi cette paix s’acquiert par la mise en pratique des valeurs que l’Evangile nous transmet. C’est pourquoi, le peuple de Dieu qui est à Mongo essaie alors de suivre l’exemple du Christ qui est notre paix, Lui qui a fait l’unité de ce qui était divisé et qui a détruit la haine, le mur de séparation (Ep 2,14).
Le vicariat apostolique de Mongo, en générale, et la paroisse de Bitkine, en particulier doit continuer dans le dialogue avec les musulmans, qui constituent la majorité de la population, et les adeptes de la religion traditionnelle. Ce dialogue est nécessaire avec nos frères et sœurs chrétiens protestants, qui selon l’histoire, sont les premiers chrétiens à s’installer dans la ville de Bitkine. Bien que pour un meilleur dialogue, la maîtrise de la doctrine et l’affermissement dans la foi soient nécessaires, l’Eglise de Bitkine essaie de vivre cette forme d’annonce, non pas dans les débats théologiques mais dans le vécue de chaque jour.
Personnellement, j’ai été marqué, dès mon arrivée à Bitkine, de voir que notre cuisinière et même le chauffeur de l’évêque sont musulmans. Un aspect qui m’a plus marqué, moi qui venait d’un milieu où on a même du mal à trouver un enseignant protestant dans certaines écoles catholiques. Ce geste d’engager même les musulmans dans les maisons des consacrés témoigne de l'entente ainsi que fraternité entre les chrétiens et les musulmans. Nous avons été marqués également par l’engagement des confrères dans cet apostolat du ialogue, la courtoisie, la collaboration et l’attente entre les musulmans et les chrétiens et plus particulièrement la bonne collaboration que nous entretenions avec notre voisin, le grand Iman de Bitkine.
Notre communauté de Bitkine s’engage dans cet exercice du dialogue d’abord par « le dialogue de vie » qui est une ouverture en quelque sorte aux autres types de dialogue. Le dialogue est un élément clé dans notre engagement comme missionnaires dans le Vicariat Apostolique de Mongo, car il nous permet de chercher, dans toute fraternité et vérité, de promouvoir les valeurs communes du Règne (C 13.1). Le dialogue, dans notre pastorale à Bitkine doit commencer au sein de la famille et les écoles, car ce sont les premiers lieux où nous trouvons toutes ces diversités religieuses.
La famille et les écoles comme premiers foyers du dialogue

La famille et les écoles de Bitkine sont pour nous, les premiers lieux du dialogue. Elles nous permettent d’entrer en contact permanent, en vivant dans la fraternité avec les frères et sœurs des religions non chrétiennes, surtout les musulmans et les adeptes de la religion traditionnelle.
En effet, la famille est « la première communauté appelée à annoncer l’Evangile »[3]. La majorité des familles de Bitkine en particulier, si elles ne sont pas totalement musulmanes, elles sont multi religieuse, c’est-à-dire composées des membres des différentes croyances religieuses (un chrétien, un de la religion traditionnelle et les musulmans). Les familles totalement chrétiennes sont extrêmement rares. Ainsi donc, cette famille constituée des croyants de plusieurs religions est le premier lieu du dialogue interreligieux. Le chrétien, malgré quelques menaces, est appelé à faire non seulement le dialogue de vie, mais également à être le témoin du Christ en qui il croit, ce qui permettra à toute la famille de vivre dans toute la paix, d'autant que la famille est le premier lieu du repentir et de pardon mutuel.
Comme l’ensemble de L’Eglise, notre communauté de Bitkine s’engage à continuer d’accompagner les familles chrétiennes afin non seulement qu’elles affermissent leur foi, mais également qu’elles puissent bien répondre à leur mission éducatrice pour vue « que la vie familiale dans son ensemble devient chemin de foi et en quelque sorte initiation chrétienne et école de vie à la suite du Christ[4] ». C’est dans cette perspective que la pastorale des familles c’est-à-dire l’accompagnement des familles est un aspect très important dans la pastorale d’ensemble de cette mission au milieu des mosquées et des grottes sacrées de la religion traditionnelle.
A cet effet, dans les familles constituées des différentes croyances religieuses, nous encourageons, à la suite du Saint pape Jean-Paul II, les chrétiens et plus particulièrement les parents chrétiens « d’affronter avec courage et grande sérénité d'âme les difficultés que leur ministère d'évangélisation rencontre parfois auprès de leurs propres enfants[5] » ou de leurs amis. Car, chaque chrétien a la mission d’annoncer la Bonne Nouvelle du Christ à toute l’humanité, partout où il se trouve et suivant le contexte socio-culturel du milieu.
Nous ne pouvons pas finir cette partie sans féliciter la minorité chrétienne de Bitkine qui, personnellement nous a marqué d’une façon particulière et nous a aidé à nous insérer dans le tissue du milieu, surtout de bien effectuer notre expérience. Dans sa mission évangélisatrice et de la recherche de la paix et du développement durable du Tchad, la minorité chrétienne de Bitkine vit, malgré la diversité religieuse, dans « l'accueil, le respect, le service de tout homme, considéré toujours dans sa dignité de personne et de fils de Dieu[6] ».
Dans nos différentes rencontres avec les jeunes et les enfants de nos différentes communautés, nous étions émerveillés du zèle et d’encouragement que les parents avaient et, avec lequel ils encourageaient leurs enfants de participer à ces rencontres. Ceci étant dit, la famille chrétienne, comme toute la communauté chrétienne bitkinoise, fait sa mission évangélisatrice sans aucune hésitation, malgré les difficultés. Pendant notre temps d’expérience pastorale, nous avions été présent également dans la pastorale des jeunes, enfants et vocations ; et dans le milieu scolaire.
L’école est un milieu incontournable du dialogue et de l’annonce de l’Evangile à Bitkine, car dans les écoles, chrétiennes ou non, la majorité d’élèves est musulmane. C’est dans cette même perspective que, nous en tant que communauté, nous nous sommes proposé une certaine présence dans nos écoles catholiques.
En effet, à Bitkine comme dans tout le Tchad, il y a un cours biblique ou d’instruction chrétienne dans toutes les écoles catholiques. Tous les élèves, peu importe la confession religieuse, participent à ce cours sans ambages aucuns. D’une façon particulière, la leçon d’instruction chrétienne est réservée seulement aux élèves volontaires. Nous avons été surpris du nombre d’élèves musulmans qui participent volontairement et expriment le désir de connaitre un peu plus sur le christianisme. Au cours de notre expérience, nous avions ainsi rendu notre service à l’ECA Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus de Bitkine, où nous avons assumé la tâche du secrétaire comptable et gestionnaire financier. Ceci, nous a permis de collaborer et de transmettre la Bonne Nouvelle du salut aux différents parents et collaborateurs avec lesquels nous étions toujours en contact.
La catéchèse à la manière des écoles coraniques ?

Les écoles coraniques à Bitkine, sont des centres tenus par des « marabouts » (des chefs religieux, qu’on peut considérer comme des initiateurs ou des catéchistes) avec comme mission la transmission de la foi. Mais il se remarque que l’organisation de ces écoles laisse planer une zone d’ombre sur l’éducation humaine de ses enfants. Ces dernier, issus en grand nombre des familles éloignées de la ville de Bitkine sont obligés, pendant la journée, de quémander et de déambuler dans les rues et ils donnent tous ce qu’ils reçoivent à leur maître (marabout). Mais ce nombre incalculable d’enfants de la rue à Bitkine constitue un grand danger à cette ville. Nous avons été marqués, non pas par ces enfants de la rue, communément appelés « majirini », mais par les enfants qui quittaient leur famille chaque matin (pour la plupart aux environs de 5h00) et soir pour aller à ces écoles coraniques. C’est dans cette ligne que nous avions pensé que si les enfants ainsi que les parents chrétiens pouvaient imiter, non pas l’organisation de ces écoles coraniques, mais la valeur et le courage avec lequel les enfants musulmans y participent. C’est avec tristesse que nous avons remarqué la réticence de nos jeunes chrétiens dans leur démarche cachététique. Beaucoup manifestent un certain doute de l’avenir, ainsi préfèrent rester avec le statut des « chrétiens sympathisants ». Notre paroisse de Bitkine s’engage avec toute son énergie pour cette première mission, en mettant à disposition des catéchumènes comme des catéchistes tout le nécessaire pour bien faire la catéchèse. C’est avec satisfaction que nous sommes sortis de Bitkine, en voyant l’engagement de toute la communauté, et surtout les enfants et jeunes qui ont commencé à faire la catéchèse. Nous encouragions les jeunes à faire ce pas dans leur cheminement chrétien, car ils « peuvent construire un avenir meilleur s'ils mettent d'abord leur foi en Dieu et s'ils s'engagent à édifier ce monde nouveau selon le plan de Dieu, avec sagesse et confiance »[7].
En conclusion, nous avons voulu intituler notre partage d’expérience « la mission ad gentes et le dialogue dans la mission évangélisatrice de Bitkine », parce que ces deux éléments constituent la clé de notre présence à Bitkine. Le contexte dans lequel la Parole de Dieu est en train d’être annoncée dans toute la partie septentrionale du Tchad, et plus particulièrement dans le Vicariat de Mongo, nous a amené à relier, à la suite et selon les exigences de l’Eglise, la première annonce et le dialogue interreligieux. Par ce dernier, les chrétiens comme les musulmans et même les adeptes de la religion traditionnelle peuvent arriver à s’enrichir mutuellement dans leur croyance et à rendre un culte sincère et humble de Dieu, qui « conduit non pas à la discrimination, à la haine et à la violence, mais au respect de la sacralité de la vie, au respect de la dignité et de la liberté des autres, et à l’engagement affectueux pour le bien-être de tous »[8].
[1] Jean Paul II, Redemptoris missio, Ed. vaticana, Rome, 1990, n° 34
[2] Jean Paul II, Discours aux représentants des diverses religions à l’occasion de la journée mondiale de prière pour la paix, le 27.10.1986 à Assise, n° 4 (Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux, le dialogue interreligieux dans l’enseignement officiel de l’Eglise catholique (1963-1997), Ed. de Solesmes, 1998, p.395)
[3] Jean Paul II, Exhortation apostolique Familiaris consortio, Rome, Ed. vaticana, 1981, n° 2
[4] Familiaris Consortio, n° 39.
[5] Familiaris consortio, n° 53.
[6] Familiaris Consortio, n° 64
[7] Jean Paul II, discours aux jeunes marocains à Cassablanca
[8] François, Fratelli Tutti, n° 283.



