Accéder au contenu principal
Partager cet article

Certains ‘ vrais intellectuels’ africains existent encore !


Elle existe encore, cette ‘cerise’ rare issue de la multitude d’universités africaines. Ce sont ces ‘vrais intellectuels’- à vrai dire, une minorité -qui refusent de sacrifier leur liberté de penser sur l’autel du dieu-argent et du pouvoir. Au Sénégal, cette minorité de veilleurs existe encore. En effet, récemment après la condamnation de l’opposant Ousmane Sonko pour deux ans de prison ferme au motif de ‘corruption de la jeunesse’ et donc le rendant non éligible aux prochaines élections présidentielles, trois intellectuels ont eu le courage d’adresser une lettre ouverte au président sénégalais Macky Sall, le désignant clairement comme responsable des troubles en cours dans le pays ; lesquels ont fait au moins 16 morts. Ces ‘vrais intellectuels’ faisaient ainsi preuve d’un courage exceptionnel qu’on ne trouve plus dans le chef de la plupart d’intellos africains. Ces braves intellectuels sénégalais sont :

Boubacar Boris Diop : journaliste, essayiste et romancier dont l’œuvre, d’abord en français, renouvelle désormais les langues africaines, dont le wolof.

Felwine Sarr : écrivain, économiste et universitaire qui enseigne la philosophie africaine contemporaine et diasporique à l’université américaine Duke.

Mohamed Mbougar Sarr : romancier sénégalais d’expression française, lauréat en 2021 du prix Goncourt pour La Plus Secrète Mémoire des hommes (éd. Philippe Rey et Jimsaan).20220918 180036

Leur courage contraste avec ce qui s’observe ailleurs sur le continent africain. Il mérite ainsi d’être salué. Au fait, les régimes dictatoriaux se maintiennent au pouvoir dans plusieurs états africains grâce aux services que leur rendent les intellectuels. Ils sont leurs têtes à penser. On dit d’ailleurs que le génie des autocrates africains est leur capacité à transformer les intellectuels-professeurs d’université- en militants dociles de partis et puis en griots du régime. Et les universités, au lieu d’être de lieu de formation des sujets politiques capables d’assumer leur destin, sont transformées en caisse de résonnance du catéchisme des régimes au pouvoir et servent de lieu de recrutement de militants manipulables à volonté ; en commençant par les professeurs.

Au Cameroun, en RDC, au Gabon, au Congo Brazzaville, en Côte d’Ivoire…pour ne citer que quelques exemples, le système vit et survit grâce aux bons offices de beaucoup d’amants de livres ; ces intellos de la cour du roi. N’est-ce pas une trahison de leur mission dans la gestion de cité ? La réponse est oui. Dans l’histoire de l’Etat moderne on sait le rôle combien nécessaire qu’ont joué les intellectuels, cette branche de la société qui, faisant usage de la raison critique, est restée comme la sentinelle de la société pour empêcher que la raison du plus fort ne rende la société une jungle et que les intérêts matériels n’aveuglent tout le monde. Cette minorité a toujours milité pour l’avènement d’une société juste et où l’égalité des chances et de droits pour tous est assurée.

20220928 101657

Ci-dessus le texte intégral de lettre des intellectuels et que le journal français Courrier international a rendue public le 8juin 2023: https://www.courrierinternational.com/article/lettre-a-macky-sall-pour-une-societe-veritablement-democratique-trois-intellectuels-senegalais-de-premier-plan-interpellent-macky-sall.

Pour une société véritablement démocratique”

Il convient, tout d’abord, de nous incliner devant nos morts et d’avoir une pensée pour leurs proches endeuillés. Ils sont une vingtaine [16, selon les chiffres officiels], à l’heure où nous écrivons cette tribune, à avoir déjà perdu la vie. Ce décompte lugubre pourrait croître dans les jours qui suivent.

Les événements en cours exigent de chacun qu’il prenne ses responsabilités. Nous affirmons que la situation que vit actuellement notre pays résulte de la dérive autoritaire du président Macky Sall.

En 2012 [Macky Sall, jusqu’alors Premier ministre du président Abdoulaye Wade, était élu pour la première fois], notre confiance l’a placé à la tête de l’État sénégalais. Mais mû par son désir de se maintenir à tout prix au pouvoir, il s’est promis de “réduire l’opposition à sa plus simple expression”.

Cette inquiétante banalité

Le président Macky Sall a ainsi semé les graines de la discorde et de la violence dans notre pays. Sa responsabilité devant le peuple sénégalais est sans appel. L’histoire retiendra que c’est lui qui nous a entraînés dans cette crise politique sans précédent, fragilisé notre tissu social et affaissé nos Institutions.

Il a de surcroît imprudemment libéré les monstres qui sommeillent en chaque groupe humain et qu’il convient de toujours brider par une pratique de la justice, de l’égalité des citoyens et de la paix sociale.

Si nous en sommes arrivés là, c’est parce que nous, le peuple sénégalais, n’avons pas assez réagi quand le régime en place s’est mis à traquer les militants et les cadres de Pastef [Les Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité, fondé en 2014 par Ousmane Sonko et membre de la principale coalition de l’opposition, Yewwi Askan Wi, “libérez le peuple” en wolof] en plus, bien évidemment, de son leader, Ousmane Sonko.

Il y a pourtant eu des signes avant-coureurs – que nous n’avons hélas pas su décrypter – de cette campagne de répression systématique et sans précédent au Sénégal.

Depuis quelque temps, en effet, tous ceux qui osent élever la voix contre une troisième candidature du président sortant [si Macky Sall ne s’est pas encore officiellement déclaré, il a toutefois estimé que sur le plan juridique rien ne l’empêcherait de briguer un troisième mandat*] en font immédiatement les frais. Peu à peu, les interdictions de marches pacifiques sont devenues la règle ; les arrestations et emprisonnements arbitraires se sont multipliés.

Dans un tel contexte de brutale fermeture de l’espace politique, les procès aux verdicts ubuesques et la séquestration illégale d’un dirigeant de l’opposition [le 30 mai, Ousmane Sonko a été placé en surveillance surveillée] en sont venus à paraître d’une inquiétante banalité.

L’hubris présidentielle

La nature socratique du verdict du procès d’Ousmane Sonko [comme le philosophe antique grec, il a été condamné pour “corruption de la jeunesse”] a fini par convaincre que ce n’était pas la manifestation de la vérité qui était visée, mais bel et bien l’élimination d’un opposant politique dans la perspective de la prochaine élection présidentielle. Elle pose surtout le problème de notre appareil judiciaire, dont la fragilité et la fébrilité sont apparues au grand jour.

En vérité nous sommes tous témoins, depuis plusieurs mois, de l’hubris [démesure orgueilleuse] d’un pouvoir qui emprisonne ou exile ses opposants les plus menaçants, réprime les libertés (notamment celles de la presse) [le journaliste Serigne Saliou Gueye, directeur du quotidien Yoor-Yoor, a par exemple été placé en garde à vue le 26 mai puis déféré au parquet pour outrage à magistrat et usurpation de la fonction de journaliste] et tire sur son propre peuple avec une révoltante impunité.

Nous sommes aussi tous témoins des errements d’un État désireux de rester fort à tout prix – ce prix fût-il celui du sang, de la dissimulation, du mensonge –, oubliant qu’un État fort est un État juste, et que l’ordre se maintient d’abord par l’équité.

À cette réalité brute, l’appareil idéologique du régime en place a répondu que rien ne se passait ; et que ceux qui se trouvaient en prison étaient des individus qui avaient contrevenu aux règles, violé la loi ou, mieux, n’avaient pas respecté les règles de l’état de droit. Par un étrange renversement de perspective, ceux qui ont affaibli et décrédibilisé les institutions de la République – notamment la justice, devenue partisane –, les mêmes qui ont rompu l’égalité des citoyens devant la loi, sont ceux qui s’en proclament les gardiens.

Aux citoyens et citoyennes dénonçant cet état de fait, on oppose une batterie de chefs d’inculpation allant de la diffusion de fausses nouvelles au discrédit jeté contre les institutions, en passant par l’appel à l’insurrection, pour justifier l’appareil répressif mis en place contre eux.

Par ces actes, c’est toute la conscience démocratique de la société civile sénégalaise qui est réprimée, sommée de rentrer chez elle et de baisser pavillon. Ce désir d’instiller la peur chez les citoyens et d’inhiber ainsi toute velléité de protestation par le langage et le discours a cependant quelque chose de profondément anachronique : les Sénégalais· sont attachés à leur liberté de parole et ils n’y renonceront pas.

Une soif de justice sociale

Un autre déni majeur est celui de la demande de justice sociale et de justice contentieuse de la part d’une jeunesse qui représente 75 % de la population sénégalaise. Cette jeunesse, en plus de manquer de perspectives, n’a pas d’espace d’expression politique et voit ses rêves d’une société plus équitable hypothéqués.

Nous voyons enfin des populations, déjà précaires et laissées à elles-mêmes, aux prises avec les problèmes élémentaires du quotidien le plus rude. Elles observent avec tristesse et impuissance la frénésie accumulatrice d’une caste qui s’enrichit illicitement, cultive un entre-soi indécent et répond, quand on l’interpelle ou lui demande des comptes, par le mépris, la force ou, pire, l’indifférence. Une caste que rien ne semble plus pouvoir affecter, ni la misère sociale ni sa propre misère morale : voilà le drame.

Aujourd’hui comme hier, le langage, lieu primal de la lutte de la vérité contre le mensonge, demeure fondamental. La première des compromissions consiste à ne pas nommer ce qui est, à l’esquiver, à l’euphémiser, à le diluer par des tours de passe-passe sémantiques, ou à tout bonnement travestir la réalité. La première des oppressions qui nous est faite est d’avoir tenté par moult opérations de nous obliger à prendre le mensonge pour la vérité. Pour cela, l’appareil idéologique de l’État a tourné à plein régime en produisant des discours ayant pour objectif de voiler le réel.

Une tradition politique mouvementée

Nous tenons à alerter à travers cette tribune sur l’usage excessif de la force dans la répression du soulèvement populaire en cours. Symbole de la violence de l’État contre la société, cette répression prend aujourd’hui une forme nouvelle et particulièrement inquiétante.

Il s’agit, ni plus ni moins, de la “dé-républicanisation” des forces de défense et de sécurité auxquelles ont été intégrées des milices armées opérant au vu et au su de tous. En agissant de la sorte, le régime actuel est en train de faillir à son devoir de protéger le peuple sénégalais.

Une autre dimension de l’oppression est le gouvernement par la violence et la peur que le régime actuel a méthodiquement mis en œuvre depuis un certain temps. L’intimidation des voix dissidentes, la violence physique, la privation de liberté ont été une étape importante du saccage de nos acquis démocratiques.

Nous n’ignorions pas, après 1963 [face à l’unique candidature de Léopold Sédar Senghor, des manifestations eurent lieu, fortement réprimées], 1968 [le pays connut en mai une série de contestations syndicales et étudiantes], 1988 [la réélection d’Abdou Diouf donna lieu à des manifestations et à l’instauration de l’état d’urgence], 1993 [le troisième mandat d’Abdou Diouf donna lieu à des heurts et manifestations de l’opposition], 2011 [un projet de réforme constitutionnelle, portée par le président Abdoulaye Wade, donna lieu à des manifestations réprimées] et 2021 [violentes manifestations après l’arrestation du député Ousmane Sonko, accusé de “viols et menaces de mort”], que l’histoire politique du Sénégal charriait sa part obscure de violence.

Mais de toutes les convulsions qui ont agité l’histoire moderne de notre pays, celle qui se déroule sous nos yeux nous semble être la plus simple à résoudre et, par ce fait même, la plus tragique dans ses conséquences actuelles.

Il suffirait qu’un homme dise “Je renonce à briguer un troisième mandat qui déshonorerait ma parole d’homme, mon pays et sa Constitution” pour que la colère qui s’exprime dans les rues sénégalaises en ce moment même, sans disparaître tout à fait, s’atténue. Cet homme, c’est le président de la République.

Qu’il annonce que les articles L29, L30 et L57 du Code électoral [qui portent sur l’inéligibilité qui frappe tout Sénégalais condamné pour crime ou en état de contumace, comme c’est le cas pour Ousmane Sonko] seront révisés, que le parrainage sera aboli afin de rendre les élections inclusives et que tous les prisonniers politiques et d’opinion seront libérés pour que la tension baisse, et que la paix ait une chance de revenir.

Sortir de l’hyperprésidentialisme

La vague de violence qui secoue le Sénégal depuis plusieurs jours n’est pas seulement liée à une conjoncture politique passagère : elle est aussi structurelle, profonde, ancienne.

Elle traverse tous les pans de la société sénégalaise, et traduit une foi perdue dans l’état de droit ainsi que le désir d’une plus grande justice (sociale), que garantirait un pacte démocratique renouvelé.

Toute la question est de savoir si le pouvoir actuel a encore le temps, la latitude, la volonté de mettre un terme à une spirale de violence dont il nous semble qu’il est, tout compte fait, le principal responsable.

La voie royale vers une paix durable est cependant dans la réhabilitation de la justice et dans l’édification, cette fois-ci, d’une société véritablement démocratique.

Il s’agira après la tempête, de refonder le pacte républicain, de construire d’authentiques contre-pouvoirs, de reformer en profondeur nos institutions, de sortir de notre hyperprésidentialisme afin de ne plus conférer à un seul individu un pouvoir sans limites et sans contrôle.

* Élu en 2012 à un premier mandat de sept ans, Macky Sall a été réélu en 2019 pour cinq années supplémentaires, puisque entre-temps la révision de la Constitution de 2016 avait diminué la durée du mandat et avait limité le nombre autorisé à deux. Toute la question est désormais de savoir si le premier mandat doit ou non être comptabilisé.

Boubacar Boris Diop, Felwine Sarr et Mohamed Mbougar Sarr

NB: Les photos illustratives ont été prises à l'Academie de beaux Arts de kinshasa/RDC