
L’absurdité du « pagne » du 08 Mars
« Ma copine, as-tu eu ton pagne du 08Mars ? Ah, comment aurai-je le pagne si je n’ai pas reçu le cadeau du 14 Février ? »
Voilà un post largement partagé et commenté sur Tik Tok en RDC en ces jours proches de la célébration de la journée mondiale de la femme, le 08 Mars. Humour ou regret pris au sérieux ? Difficile à dire. Il y a peut-être les deux. Faire rire et s’amuser, c’est le propre des réseaux sociaux. C’est pourquoi les influenceurs et humoristes s’y régalent. Ils en font un outil précieux pour faire croître leur notoriété. Toujours est-il que sous la forme de la satire, ils se moquent des mœurs publiques. Ils critiquent les vices et les ridicules de leurs contemporains. Et si le post à propos du pagne du 08Mars n’était que satire ? J’ose le croire.
Récompenser l’amour ?
Au pays, il est de tradition de porter le pagne en la journée mondiale de la femme. Il est à la fois signe de féminité et expression de fierté africaine. Rien d’étonnant. Car il faut être femme pour porter le pagne. En ce jour, à bas les pantalons et les jupes, ces signes venus d’ailleurs. Place aux insignes du terroir. Vive l’africanité au féminin. C’est la fête de l’émancipation. Sauf qu’à ne se tenir qu’au post ci-haut, on se rend vite compte de la contradiction de ses festivités du mois de Mars. Comment clamer la libération et au même moment se plaindre de n’avoir pas reçu le pagne ? De qui viendrait-il ? La voix passive employée, «as-tu reçu », ne laisse aucun doute. Il viendrait de l’homme, le mari, le sugar dady, le sponsor ou le petit-ami. Et pourquoi de lui ? Est-ce une manière de récompenser l’amour ? Faire preuve de gratitude ? Oui dirait-on. Et c’est là toute l’absurdité du pagne du 08 Mars. Car l’amour ne s’achète pas. Il se réciproque. S’il est payé, il rend esclave. Un pagne qu’une femme ou une fille porterait dans cette logique de marchandage ne serait pas signe de libération. Il serait juste son contraire. Malheureusement, cela arrive souvent avec le risque de faire d’une journée de fête, une journée d’esclavagisme : pagne contre… !
On s’habille. On ne se fait pas habiller
Tous les mouvements des émancipations nous ont légué cette sagesse : « on ne libère pas. On se libère ». Parce que les festivités du 08 Mars commémorent la victoire de la femme contre l’état de minorité dans lequel l’homme, le masculin l’avait enfermée, il est ridicule de rester à pleurnicher. La main qui donne est toujours au-dessus de celle qui reçoit. Aux amantes féminines des cadeaux des masculins, Chimamanda Ngozi Adichie, cette célèbre féministe nigériane dirait : « ma copine, on s’habille et on ne se fait pas habiller. Tu veux un pagne pour affirmer ta féminité, paie-le toi-même. Tu n’en as pas le moyen, reste tranquille ». Avec ou sans pagne, ta dignité n'est diminuée en rien. Au contraire, elle est affirmée. Car le premier outil d’affirmation de soi, c’est ce postulat féministe de base : « je compte. Je compte autant. Pas ‘ à condition que’. Pas ‘tant que '. Je compte autant. Un point c’est tout ». Cf. CHIAMANDA N. ADICHIE, Chère Ijeawele, OU UN MANIFESTE POUR L’ÉDUCATION FÉMINISTE, Paris, Gallimard, 2017, p. 16.
Briser un imaginaire discriminatoire
L’amour, ça ne se mange pas, dit-on au Cameroun. Tantôt il est gratuit. Tantôt il se manifeste par de petits gestes d’amour, mais dans une logique de réciprocité. C’est ça le vrai amour fondé sur l’égalité. Il n’y a personne obligée à faire preuve de reconnaissance. A propos de la relation amoureuse homme-femme qui exclut toute discrimination basée sur le genre, CHIAMANDA N. ADICHIE demande qu’on ne perde jamais de vue cette question : « Peut-on renverser une proposition X et obtenir le même résultat ? » (Ibid., p. 16). Dit autrement, s’il y avait une journée internationale de l’homme-masculin- et que les hommes se plaignaient de n’avoir pas reçu les cadeaux de leurs épouses, leurs sugar mummy ou leurs copines ; un tel gémissement, serait-il juste ? Si la réponse était oui, alors les pleures de nos sœurs privées de pagne seraient aussi justes. Or je crois qu’un homme qui se mettrait à réclamer des cadeaux de la part de la femme, se verrait vite dire :« tu es tout de même un homme ! Il te revient de donner à la femme ». Mais qui a dit que les choses doivent être ainsi ? Je crains que la satire sur le pagne et le cadeau de la saint Valentin non reçus ne dise quelque chose de travers de notre imagination en Afrique. Il s’agit de cette idée reçue que l’homme a le devoir de « donner » à la femme, de l’assister, de la prendre en charge. Et pourquoi ce devoir masculin ? Car il est propriétaire du féminin ou supérieur à lui ? Rien ne peut justifier une telle discrimination. C’est un imaginaire à briser, d’abord dans la mentalité de nos pleureuses du 08 Mars. La raison est simple. « Car au commencement, Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il les créa homme et femme » (Gn 1, 27).
Cela dit, c’est aussi vrai que le cadeau fait du bien au cœur, surtout s’il est offert sans calcul. C’est en ce sens que j’offre mon cadeau à toutes ces belles personnes qui rendent nos vies d’hommes agréables et vivables. Ce n’est pas un pagne. Mais un livre à livre. C’est celui-ci : Cf. CHIAMANDA N. ADICHIE, Chère Ijeawele, OU UN MANIFESTE POUR L’ÉDUCATION FÉMINISTE, Paris, Gallimard, 2017. Je suis sûr qu’une amie qui le lit calmement en ce mois de Mars, ne demandera plus jamais un pagne. Elle aura honte de le faire et rira d’elle-même. Bonne lecture chères amies !



