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La mémoire de la souffrance en R.D.C : quelle réponse metzienne ? Pour une théologie politique favorable


A l’orée de ce papier, nous devons dire que la tâche qui nous incombe est une voie privilégiée pour penser la souffrance en RDC. La théologie de JEAN-BAPTIST METZ nous viendra en aide et c’est grâce à la catégorie de la mémoire que nous essayerons de dire le mal qui ronge l’être du congolais. Car un christianisme vital est fondé sur la mémoire. Et cette mémoire doit galvaniser toutes les fibres de l’existence humaine. C’est effectivement ce que dit le Pape François : « le croyant est fondamentalement quelqu’un qui fait mémoire ». (EG 13)

Décryptage de la souffrance en R. D. Congo : heurts et malheurs

Cela fait déjà plus de cinq décennies que la R.D. Congo traverse des pages sanglantes et indésirables. Nous constatons la spirale des guerres meurtrières et les conflits armés. La barbarie et la sauvagerie manifestent des tensions interminables. Nous pouvons citer : les massacres grandiloquents, les viols de masse, l’insécurité grandissante, la tragédie des enfants soldats, la thanatos de l’écologie, les déplacements récurrents, la banalisation du mal et de la mort sous les lames d’une culture de la violence, la réification des êtres humains, le détournement des deniers publics, la pauvreté criante, l’exode rural qui jette sur les routes plusieurs familles, les catastrophes naturelles décimant toute une population, etc.

La RDC est un pays dont le destin semble être sacrifié. Sous la poussée du Dr. Wa n’gate zenda nous pouvons noter ceci : « Pour mieux résister ou mieux agir face à une guerre aussi cruelle d’agression, d’occupation et de pillages, voulue sur fond des falsifications de l’histoire, menée et planifiée comme une guerre d’usure devant durer le plus longtemps possible afin de permettre à ses géniteurs de parvenir à réaliser petit à petit les objectifs qu’ils lui avaient assignés, il faut d’abord en connaître les causes, les tenants et les retombées possibles. Puis, pour tous les Congolais, tracer les voies et réunir les moyens pour la contenir. Et alors engager l’action en parlant le même langage ». ( Dr. M. WA N’GETA ZENDA, La guerre de l’Est. Enjeux, vérités oubliées et perspectives de paix, p. 11.)

Pour Kä mana, « depuis la guerre de l’AFDL qui a renversé Mobutu du pouvoir jusqu’à la guerre du M23 qui s’est achevée dans la déroute des rebelles, ce projet d’un Congo porteur d’un grand avenir de paix et de développement n’a pas trouvé de forces sociales et politiques pour l’incarner ». (KÄ MANA, Pour sortir de la guerre à l’Est de la République Démocratique du Congo, p. 14.)

Kä mana, dressant un sombre portrait, nous met au rendez-vous de ce qui met en mal la R.D. Congo. D’abord, l’auteur signale « l’ordre des langages pervertis et de regards pollués par la haine, qui s’enferment dans des orientations nuisibles que les organisations chargées de la paix veulent détruire par les moyens de la guerre. Ensuite, l’ordre des imaginaires viciés des psychismes dégénérés et des mémoires blessées au risque de devenir des atavismes culturels qui s’auto-entretiennent et s’auto-régénèrent. Enfin, l’ordre des institutions « manquées » ou « détraquées » aux échelles à la fois nationale, régionale et internationale, en déphasage avec les exigences des valeurs, des utopies et des intérêts à bâtir ». (KÄMANA, Identités traumatiques et mémoire humiliées dans la Région des Grands Lacs. Construire une culture de résilience et une communauté de destin, p. 15.)

Sous la plume de nos Pères les évêques, nous pouvons aussi constater qu’: « à la lumière de la situation de notre pays et de la géopolitique actuelle, en relisant l’enseignement de l’Eglise universelle et nos propres directives antérieures, nous osons affirmer que la cause principale sinon la racine de la paralysie des institutions nationales et de la crise des structures de l’Etat réside dans un système politique hybride ». (« Memorandum des évêques du Zaïre au chef de l’Etat », in La Documentation catholique, pp. 511-515.)

Aujourd’hui plus qu’hier, nous ne cessons de retrouver cette inquiétude relevée il y a plus de trente ans. Elle touche de près tout le continent africain et de manière singulière notre pays la R.D. Congo. Il est important de comprendre que la théologie se fait dans un monde qui écrase les faibles et foule aux pieds les opprimés de la terre, les victimes de viol et violence. Cependant, le christianisme se présente comme une tradition de mémoire parce que, lié à un acte originaire de la Révélation de Dieu en Jésus-Christ, de son incarnation, de sa mort et de sa résurrection. Il s’inscrit dans un contexte de collaboration de l’homme à l’œuvre divine dans la construction du monde et de l’histoire selon l’esprit évangélique. C’est pourquoi la réponse théologique est un avantage qui fait dire au congolais que Dieu peut changer ses « habits funèbres en parure de joie » (Ps 29, 12).

Le profil de JEAN-BAPTIST METZ

De son vrai nom Johann Baptist Metz, notre auteur est né le 5 août 1928 à Auerbach in der Oberpfalz et est mort le 2 décembre 2019 à Münster. Il est un théologien allemand. Il fut professeur émérite de théologie fondamentale à l’Université Wilhelms de Münster (Westphalie). Il est considéré comme le fondateur de la nouvelle théologie dite « théologie politique » dans les années 1970-1980 et est l’un des plus influents théologiens allemands de l’après-vatican II.  En effet, après son baccalauréat, J.B. Metz, étudie la théologie et la philosophie à Bamberg, Innsbruck et Munich. Après ses doctorats en philosophie (1952) et théologie (1961), et son ordination sacerdotale (1954), il est nommé sur la chaire de théologie fondamentale à la faculté de théologie catholique de l’Université de Münster, où il enseigne de 1963 1993. Il a ensuite été professeur invité pendant plusieurs années à l’Université de Vienne. De 1968-1973, Metz a été consultant du Secrétariat pontifical pour les non-croyants. De 1971 à 1975, il a été consulteur du synode des diocèses allemands et auteur principal du document « Unsere Hoffnung » (Notre espérance). Il est l’un des cofondateurs et rédacteurs de la revue internationale de théologie « Concilium ». Il est docteur « honoris causa » de l’Université de Vienne (1994) et lauréat de la médaille « Buber-Rosenzweig ».

Metz a été à l’école de la théologie transcendantale de K. Rahner avec qui il s’est désolidarisé par la suite. Metz a promu une théologie qui prend corps dans une praxis chrétienne. Et sa théologie (face à la « vieille » théologie politique amorcée par Carl SCHMITT) a été une aide favorable pour l’articulation des théologies dites de la libération. Les analyses de Metz gravitent autour de l’attention à la souffrance d’autrui. Il a façonné les concepts charnières de sa théologie partant des catégories de la : mémoire, solidarité et narration. Ici nous vous livrons la compréhension de la mémoire dans la théologie metzienne.

La mémoire dans la théologie politique de Metz

Dans la pensée metzienne, la mémoire met au clair la souffrance. Pour Metz, « la mémoire de la souffrance nous contraint à contempler la scène du monde (theatrum mundi), non seulement du belvédère des gens qui ont réussi et des parvenus, mais aussi sous l’angle des vaincus et des victimes et dans une certaine mesure la perspective rigoureusement politique ». (J. B. METZ, La foi dans l’histoire et dans la société. Essai d’une théologie fondamentale pratique, Paris, Cerf, p. 125). Pour renchérir, Kinombe pense à son tour que « la mémoire est cet événement qui interpelle universellement la singularité humaine. Il y a ce proprium qui se sépare de la religiosité qui fuit le monde et l’histoire pour se réfugier soit dans les formes sclérosées d’une doctrine sans pathétique, soit dans des rideaux sans cohérence d’émotion, gouvernés et dirigés par des chefs fantômes ». (J-C. M. KINOMBE, Donner la vie en abondance pour un christianisme congolais crédible. Au-delà des prétentions du christianisme exaltationiste, p. 21).

Dans cette logique, nous pouvons comprendre que la mémoire a une signification centrale, fondatrice au point de vue théologique. Elle se conçoit en tant que solidarité avec le passé, solidarité avec les morts et les vaincus de l’histoire. Selon Gibellini, « dans l’acception de Metz on parle surtout des contenus de la mémoire chrétienne, qui sont mobilisés pour un service pratique ». (R. GIBELLINI, Panorama de la théologie du XXe siècle, p. 365). Dans la mémoire en effet, la solidarité brise le joug d’une histoire comprise de manière évolutionniste ou dialectique, comme histoire des vainqueurs. Il s’agit dans ce cas d’un « souvenir dangereux » (J. B. METZ, La foi dans l’histoire et dans la société. Essai de théologie fondamentale pratique, op.cit., p. 90) qui implique solidarité avec le passé, avec les morts et les victimes. Ce souvenir « dangereux » devient au sens metzien un souvenir qui, non seulement invite à l’action, mais aussi oriente l’action. Et c’est l’Église qui transmet cette mémoire dangereuse dans les structures de la vie sociale. Il ne s’agit pas ici d’une résignation, encore moins, d’une naïveté aberrante ; il s’agit plutôt d’un état de vie qui met à son actif le caractère dangereux qui découle du souvenir.  Le souvenir n’est pas une illusion qui se dissout dans l’histoire, mais il marque la conviction d’une histoire où le croyant peut faire résonner à nouveaux frais la Parole de l’Évangile. Raison suffisante exige, Metz pense que « la mémoire chrétienne de la souffrance est, dans son contenu théologique, un souvenir qui anticipe ; elle anticipe sur un avenir déterminé de l’humanité, avenir de ceux qui souffrent, des hommes sans espérance, des opprimés, des diminués et des inutiles de cette terre ». (J. B. METZ, La foi dans l’histoire et dans la société, op.cit., p.138.)

Sur le plan ecclésiologique, il sied de dire que l’Église transmet une mémoire subversive. Car la mémoire chrétienne vient briser le cercle de la conscience dominante. La mémoire met en crise la sécurité des puissants, des parvenus. Elle ouvre à la solidarité avec les exclus. Elle brise la chaîne d’une foi aux attitudes intellectualistes et privées. Ainsi l’Église est une Maîtresse qui doit témoigner publiquement du souvenir dangereux de la liberté dans les systèmes de notre société émancipatrice. De cette manière et, en conséquence de quoi, la mémoire joue un rôle type pour la compréhension de la souffrance ; non au sens de l’inertie, mais de façon dynamique. Ainsi, le souvenir est fondamental d’autant qu’il ébauche « la compréhension théologique de l’être-sujet de l’homme qui appartient à la sauvegarde de l’identité chrétienne ». (J. B. METZ, La foi dans l’histoire et dans la société, op.cit., p. 208)

En théologie politique metzienne, ce n’est pas fortuitement que la foi chrétienne se définit comme memoria, passionis, mortis et resurrectionis Jesu Christi. Elle cherche « à justifier, dans les conditions présentes, d’une figure déterminée de l’espérance dans la figure du récit, et de la spéculation du souvenir libérateur ». (Ibidem., pp. 223-224.)

 Ce souvenir libérateur est, pour les croyants, le testament de l’amour du Christ. Et la domination de Dieu parmi les hommes y apparaît précisément par le fait que Jésus s’est identifié aux gens simples, aux exclus et opprimés auxquels il a annoncé la domination de Dieu en tant que la force libératrice d’un amour inégalable. Le récit prophétique de Jésus à la synagogue de Nazareth tombe à point nommé (Lc 4, 18-19). Ce souvenir qui s’avère dangereux dégonfle et remet en cause le présent afin que l’avenir des chrétiens devienne un fermant de justice, de paix, de liberté et de solidarité. Notons à ce propos que le souvenir qui appelle à la sequela offre la possibilité de formuler la mémoire selon le collectif et, l’Eglise se voit l’avant-gardiste de cette mémoire chrétienne.

En fin de compte, le thème de la mémoire est important dans la situation actuelle de notre pays. Il permet de ne pas tirer un trait sur le sort des victimes. Si l’Eglise célèbre la mémoire du Crucifié c’est pour aussi annoncer sa victoire dont la résurrection est le gage. L’annonce de l’événement pascal empêche ainsi la célébration de la mémoire de sombrer dans le pessimisme. Il y a un facteur un peu oublié ou négligé dans le rappel de la mémoire : la question de signes visibles. La croix du Christ est toujours dans nos églises et Pilate est toujours mentionné dans le Credo. Pourquoi nos églises ne prennent pas soin de lieux et de monuments de drame et pourquoi elles mentionnent moins les noms de bourreaux ? N’est-ce pas une manière de participer à la politique de l’oubli ? A Luvungi (une des paroisses du Diocèse d’Uvira), notre confrère le Père Hieronimus Harum (dit Ronny) et sa communauté paroissiale tiennent qu’on célèbre l’anniversaire du massacre de Katogota où plus de 350 personnes ont été assassinées par les rebelles du Rassemblement Congolais pour la Démocratie (R.C.D), il y a aujourd’hui 23 ans. Ledit massacre est parti de l’assassinat d’un officier militaire de ce mouvement à presque deux kilomètres du village de Katogota alors que ce dernier revenait du village voisin de Lubarika, un village de la plaine de Ruzizi situé à plus de 70 km au nord d’Uvira sur la route qui mène à Bukavu. C’est un geste qui participe à cette théologie de la memoria passionis, nous semble-t-il. Sur ce même registre, qui connaît les noms de ceux qui sont morts ? Sont-ils seulement des chiffres ou des personnes avec des noms ? Il y a ici un chantier un peu négligé par nos églises.