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La symbolique du regard chez les Batembo de la R.D.Congo


Détourne de moi tes yeux, car ils m’envoûtent (Ct 6, 5)

« Mwa buhosi mulyi bindji mwan’etfu, utenda walola kwa meho. Elyi waenda, utenda walola kwa meho … » est un refrain Tembo qui, littéralement se traduit comme suit : « Chère enfant, dans le mariage il y a beaucoup de réalités, ne sois pas en train de fixer les gens dans les yeux. Quand tu y entres, ne t’évertues pas à fixer le regard des gens ». Il s’agit du morceau d’une chanson souvent reprise pendant les préparatifs de mariage chez les Batembo, à l’endroit de la fille qui très bientôt sera au foyer. Substantiellement, ce conseil stipule à peu près ceci : Jeune fille, dans le mariage, il y a beaucoup de réalités, évites de juger les gens à leur apparence. Certains n’apprécieront peut-être pas positivement ta présence et tes agissements. Cependant, ne t’attardes pas à te justifier ! Continues à construire ton foyer et à en prendre soin. Ne sois pas impolie !

Fixer le regard d’autrui est-il impoli ou plutôt une marque d’attention et de tendresse ? Qu’est-ce que cela peut bien signifier? Sans doute que les réponses dépendront des cultures de provenance de tout un chacun. N’empêche que cela reste un geste qu’il convient d’élucider pour en saisir l’enjeu. J’ose croire que tous avons déjà surpris le regard d’un amoureux sur son amant, et que le scintillement du bonheur qui luit dans ses yeux nous a fait sourire ou procuré de la joie. Nous avons déjà croisé aussi le regard d’un mendiant en train de quémander quelque chose au bord de la route, au marché ou aux carrefours de nos villes. Ce dernier regard semble lancer tout un autre type de message car il provoque en nous de la pitié, de la compassion, et parfois de la colère face à l’« indifférence globale » (Cf. Pape François à Lampedusa en 2013) ou à la paupérisation provoquée par un mode de vie opulent, frisant l’insulte et la moquerie des moins nantis. En plus, si d’un côté, regarder fixement quelqu’un peut causer en lui de la peine, de l’angoisse, de la culpabilité et même de la honte ; de l’autre côté, cela peut démontrer la complicité, l’amour ou la considération que mutuellement deux personnes se portent.

Les Batembo ou peuple Tembo, dont nous livrons quelques maximes, habitent essentiellement la contrée de Bunyakiri, en territoire de Kalehe, dans la province du Sud-Kivu (RDCongo). Ils actualisent le Kitembo et accordent, dans leur coutume, beaucoup d’importance au mariage. En effet, la dot lie les deux familles contractantes par un pacte sacré. En plus, la famille de la femme devra fréquemment recevoir des cadeaux (la dot ne termine jamais d’être versée) car la fille est considérée être allée enrichir la famille du mari.  Les deux familles se devront désormais respect mutuel et ne pourront plus entrer en guerre l’une contre l’autre. Tout cela justifie l’insistance avec laquelle, dans le refrain ci-haut évoqué, la fille est appelée à pérenniser son lien conjugal, autant que cela dépende d’elle. L’un des moyens d’y parvenir c’est d’éviter de fixer le regard, c’est-à-dire de ne jamais être insolente, mais toujours prudente et ne se fiant pas aux apparences trompeuses. La fille a intérêt à prêter oreille à ces conseils, car chez les Batembo « Tchwumvirisa, buta buba » (« Ecoutons » n’est pas une lâcheté). Un homme (une femme) prudent(e) ne se lance pas dans une aventure sans sonder les alentours et recevoir les avertissements des aîné(e)s (Joseph MUHAYA LUBULA-MBAAMA,  Esina ou le nom et l’expression Batembo, p. 85).

Il y a quelques années, lors d’un cours sur les outils psychologiques dans l’accompagnement pastoral, nous avions eu une discussion autour du regard. La Professeure préconisait que, durant la séance d’accompagnement, il était recommandé à l’accompagnateur de regarder l’accompagné dans les yeux en vue de lui démontrer l’attention, la disponibilité et l’intérêt qu’il accorde à son récit. J’avais tout de suite objecté car venant d’une culture au sein de laquelle fixer le regard d’un aîné est signe d’impolitesse. Évidemment que le contexte nuançait largement ces propos. Cependant, si dans la vie quotidienne cela peut être considéré impropre, peut-être que dans le cadre d’un entretien il n’en est pas le cas. Qu’à cela ne tienne, les rencontres interculturelles ne doivent pas passer outre, devant plutôt clarifier, certaines sensibilités culturelles respectives des personnes concernées, notamment la signification d’un regard soutenu porté à l’endroit de quelqu’un. Plusieurs conflits seraient évités et deviendraient même des tremplins vers plus de fraternité et d’amitié. Le Mutembo non plus ne s’en va en guerre sans raison solide car il reste convaincu que « Tchwushaulane ataimba luhu », qui se traduit par : « Croisons le fer » ne construit pas une famille. Cela signifie qu’une société où les gens sont facilement enclins à la querelle se brise aisément (Cf. Esina, p. 85).

Il n’est pas exclu qu’ailleurs, maintenir un contact visuel permanent avec son interlocuteur soit l’expression de la sincérité de son argumentation et de la confiance en soi. Dans ce sens, il existe un autre dicton chez les Batembo qui stipule que «Mehu kulola », littéralement rendu par « Voyant seulement des yeux », suggérant que c’est dans le regard que les sentiments (les désirs) des aînés sont contenus (Esina, p. 47). En outre, c’est aussi par le regard que nous entrons en contact et communiquons avec les autres et le monde qui nous entoure. Le regard sert également à séduire. L’amant du Cantique des cantiques n’a pas fait exception: « tu me rends fou par une seule de tes œillades » (Ct 4, 9). Le regard souvent trahit et révèle aux autres nos sensations les plus profondes. Il est comme la brèche d’entrée sûre à notre monde intérieur.

Je viens de suivre il y a quelques jours un chef-d’œuvre cinématographique titré « The Woman King » (la Femme-Roi) sorti en 2022, que d’ailleurs je recommande vivement. Il s’agit du récent film de la réalisatrice américaine Gina Prince-Bythewood. Le scénario reprend l’époque de la vente des esclaves en Afrique et raconte l’épopée des Igojie, connues comme les amazones (guerrières redoutables) de l’empire du Dahomey, dans leur résistance aux chasseurs d’esclaves. Un des rôles principaux est celui de la sud-africaine Thuso Mbedu (Nawi, dans le film), jeune fille qui refuse d’épouser un viel homme riche et dont le père adoptif exige, à cause de son insolence, l’incorporation dans la garde rapprochée du roi. Dans ce film, il y a un langage éloquent et raffiné du regard, tellement approprié qu’aucun téléspectateur n’en resterait indifférent. Les dialogues s’y transforment en véritables banquets de regards, nuançant convenablement les rôles des aîné(e)s face aux cadets (te)s.

Il est certain que plusieurs paramètres entrent en jeu quand il s’agit d’interpréter le sens d’un regard. Alain Brossard en mentionne principalement trois : la fréquence, la durée et la direction. D’autres variables non moins importantes sont : « le sexe des sujets ; le degré de familiarité (inconnus vs. familiers vs. amis vs. intimes); le taux d'implication dans la situation (coopération vs. compétition); le thème de la discussion (neutre vs. implicante) ; le statut hiérarchique des sujets ; leur profil psychologique; la structure de symétrie-asymétrie des situations (entre pairs vs. entre un enfant et un adulte) etc.» (Alain BROSSARD, Psychologie du regard, De la perception visuelle aux regards, p. 19).

Chez les Batembo, c’est la variable petit-grand (cadet-aîné) qui prédomine et préside à l’interprétation du regard dans la communauté, à l’instar du déroulement de la salutation. Quand deux personnes se saluent, c’est l’aîné qui tend la main le premier au cadet, et ce dernier n’a aucunement le droit de le précéder dans ce geste. Il faut le souligner, depuis les premières années scolaires, les enfants apprennent à saluer les premiers les adultes, tout en laissant à ceux-ci la priorité de tendre la main les premiers. Il est donc recommandé à chacun d’être plus attentif au langage non verbal du regard au sein de sa communauté, famille, groupe social ou professionnel. N’hésitons surtout pas de partager aux autres quelques traits distinctifs de nos cultures pour aider ceux qui nous côtoient à mieux nous comprendre, nous aider, nous aimer et ainsi collaborer plus aisément avec nous.

En définitive, le regard est tout un symbole à déchiffrer en fonction des milieux, des personnes et des circonstances. Nous voyons qu’il est perçu différemment selon les coutumes. Il serait donc indiqué de ne pas s'atteler à une seule signification ou un seul contexte. Alors qu'il est indispensable de fixer les yeux d'un partenaire (un conjoint, par exemple), le même geste change de sens en présence d'un aîné chez les Batembo.