
Réflexion théologique à partir de la sagesse des proverbes de la culture lega
Dans les lignes qui suivent, je vais présenter la « philosophie religieuse » ou la conception traditionnelle lega de Dieu. Depuis des décades, elle subit de multiples mutations. Mine de rien, souvent inconsciemment, beaucoup de balega s’y réfèrent encore.
L’appellation philosophie religieuse ne doit pas nous tromper. Car, si jamais la religion lega existe, elle n’est pas « philosophée » ; elle est purement et simplement vécue. Le mulega vit. D’abord dans ce monde ; ensuite dans l’autre monde.
Mon propos situe d’abord le pays habité par les Balega ou Bulega. Il aborde ensuite, tour à tour, Kalaga - Kinkunga à qui le mulega fait remonter l’origine de sa vie ; et la relation qu’il entretient avec Kalaga et les vivants qui ont quitté le monde présent. Enfin le présent article pose brièvement la question de l’intérêt de la présente réflexion.
SITUATION GEOGRAPHIQUE
Pour une meilleure compréhension, situons le Bulega, espace géographique qu’occupent les Balega.
Sur une superficie oscillant entre 45 000 et 50 000 Km carrés, « le Bulega ‘est, grosso modo, situé à l’est du Luluaba et à l’ouest d’une ligne formée par les lacs Kivu et Tanganyika. Il dessine une sorte de polygone irrégulier compris entre le 2ème et le 4ème degré de latitude sud et les 26ème et 28ème, 5 dgrés de longitude est» (1).
Citant Delhaize, Iyananio écrit que les Balega « habitent au cœur même de la grande forêt équatoriale, à l’est du Lualaba, sur les bords de l’Ulindi et de l’Elila »(2). Ils sont implantés dans 4 Territoires : Pangi, Shabunda, Mwenga et une partie de Walikale. Leurs voisins immédiats : « les Bazimba, les Bangubangu et les Bembe au Sud ; les Songola et les Ngengele à l’Ouest, les Kwami, les Kumu et les Nyanga au Nord ; les Shi, les Fulero et les Nyindu à l’Est » (3).
KALAGA-KINKUNGA
Le mulega admet avoir reçu l’existence d’un Etre Suprême, Kalaga – Kinkunga. Comment?
D’après les Beiya, un clan lega du Territoire de Pangi, Kinkunga – Kalaga(4), descendus du ciel, rencontrèrent un arbre du nom de Itongwa. Ils l’aimèrent beaucoup, le sculptèrent et lui donnèrent du souffle. Itongwa fut transformé en être humain. Ainsi vint à la vie le premier être humain, Lega (pas au sens tribal). Dans l’univers, il avait en face des animaux, des arbres, des oiseaux et des poissons. Voilà sommairement la manière dont les Lega peuplent l’univers tout entier.
Kalaga dont Lega tire la vie est lointain. Les êtres humains s’adressent à lui par l’intermédiaire d’ancêtres, de personnes ayant vécu bien (busoga). L’institution sacerdotale n’existant pas, le vieux dont l’estime est indiscutée officie quant à la relation liant le peuple à ce Dieu lointain. Il s’adresse à lui par des mots et des sacrifices, n’importe où, dans la forêt. Le sacrifice relève, si nous schématisons, du donnant-donnant. Lors de la chasse, par exemple, « l’officiant » demande à l’ancêtre de diriger le gibier dans ses filets. A cet effet, il accompagne cette « invocation » d’une matière sacrificielle.
Le caractère « donnant-donnant » du sacrifice du mulega révèle un pan du salut. Celui-ci est quelque part matériel ; situé dans le monde présent. Il ne concerne pas que son âme et le monde à venir.
LA VIE AVEC KINKUNGA ET LA VIE AVEC LES BASUMBU
La vie commence sur terre par la naissance. A sa naissance, le bébé est fêté. Sa maman également. Fête, non seulement parce qu’un être humain vient augmenter le nombre des frères et des sœurs mais aussi parce que, en donnant la vie, la maman “quitte le cimetière”.
À un premier niveau, cette fête (kibyele ou kibile), c’est la fête de la femme, de la maman. En effet, les femmes la préparent, l’organisent et la célèbrent unilatéralement. Le père de l’enfant et ses homologues, s’ils s’approchent, en spectateurs ou des intrus dont, puisqu’on y mange et on y boit, des gloutons, ceux “qui n’ont jamais honte”.
À un deuxième niveau, le kibile marque le passage de l’état de femme en général (mwikulu, wamukazi) à celui de maman (nina wa… nya…). Elle pourra désormais s’asseoir et prendre son bain avec les autres mères. Si elle est mariée à un mwami, elle l’accompagnera partout selon le degré que lui reconnait la hiérarchie du bwami.
Le kibile est un évènement hors de l’ordinaire. Il suspend, on dirait, même le temps et les us. On le voit aux mélopées osées accompagnant des pas de danses, elles aussi hardies. La mimique et autre coup de reins en disent long. Toute cette ambiance s’arrête là.
L’éducation de l’enfant visera principalement la transmission de la bonté (busoga)(5). A toutes les étapes de sa vie, on attendra de lui qu’il fasse preuve de bonté à travers l’accueil, le partage, la cohabitation, etc. La bonté (busoga) est donc le critère de jugement de mulega , de l’être humain (muntu), dans le monde terrestre (kalamo)(6) et dans l’au-delà (kulímú) (7) , le monde des esprits (le monde des milimú, de basumbú). En effet, le musumbú (singulier de basumbú) est bon (musumbú wa mponga) ou mauvais (musumbú wa ndúmá) selon qu’il a fait ou n’a pas fait preuve de bonté « sur la terre ».
Celui qui meurt “sur la terre” va habiter « dans la terre », « sous la terre », « en bas » le sinda. Il y rejoint les autres morts. Ceux-ci sont surtout au cimetière. Ils sont devenus des esprits (milímú, ou basumbú), ils côtoient les vivants. Comme quoi « les morts ne sont pas morts », pour reprendre Birago Diop. Au Bulega, la mort ouvre la porte d’une autre vie. Elle y est pourtant un évènement dramatique.
INTÉRÊT DU PROPOS
L’univers religieux du mulega, ci-haut succinctement présenté, a beaucoup changé. À certains égards, d’aucuns me reprocheront de m’être inutilement donné de la peine, d’avoir déterré un fossile.
Je leur réponds que, si cet univers est mort, son cadavre bouge encore dans ce que le mulega a de plus fondamental. Même auprès de ceux qui professent la foi des religions dites “grandes”. Voilà pourquoi, au Bulega comme ailleurs, l’évangélisation doit prendre à bras le corps l’étape de la connaissance des éléments fondamentaux d’une culture donnée. Sinon comment le missionnaire négocierait-il l’élément fondamental de l’office pour lequel il s’est consacré, à savoir le dialogue? En effet, la mission est dialogique. Sous toutes les latitudes.
Nous, missionnaires du temps présent, il nous arrive de reprocher à nos prédécesseurs d’avoir ignoré l’étape de l’écoute et de s’être tout de suite répandus en des propos n’ayant pas d’encrage dans la culture de l’évangélisé. Nous qui sommes avertis, pouvons-nous prétendre d’être excusés? Le présent travail entendait susciter en chacun une saine curiosité et le souci de fouiller dans la culture de l’évangélisé, même en ce qui parait désuet. Il peut participer à l’approche que l’évangélisateur réserve à la proclamation de l’évangile.
(1) IYANANIO Simon-Pierre, Jésus-Christ au pays du busoga. Dialogue entre l’Eglise et le Bwami, p. 21. Il reprend les conclusions d’anthropologues européens anciens, tels que Daniel BIEBUYCK (auteur d’une étude sur l’art Lega), DELHAIZE (Commandant belge qui publia une monographie ethnographique des Balega en 1909)
(2) Ibidem, p. 21.
(3) Ibidem, pp. 21-22.
(4) Kinkunga u kunga nu Kalaga u laga, signifiant: Kinkunga crée et Kalaga prédestine).
(5) Le busoga d’Itongwa qui suscita en Kalaga - Kinkunga de l’amour.
(6) Kalamo n’est pas un lieu physique mais, dans le langage chrétien, la vie d’ici-bas. Le mot a la même racine que le verbe ku-lama, signifiant « durer » dans la vie sur la terre.
(7) De ku-limu, pour dire : là où on disparait (ku-limila ou ku-lima = disparaitre).



