
La vision symbolique de l’art figuratif dans la culture bamiléké : cas du tissu sacré appelé « Ndop »
Ce travail a pour but de mettre en lumière un des aspects culturels des peuples dits des Grassfields, plus connu sous le nom bamiléké. Ce peuple d’Afrique centrale situé dans la région de l’Ouest du Cameroun se différencie des autres tant par la conservation de leurs traditions que par leur production foisonnante artistique diverse et variée.
Le peuple bamiléké, dont je suis issu et auquel j’ai voulu rendre hommage dans ce partage, a toujours trouvé un moyen de conserver son héritage, notamment artistique, au travers des formes d’art et son langage. Les différents objets d’arts présents dans les musées et chefferies sont un signe de la conservation unique de la culture bamiléké et en même temps une forme de langage qui permet de véhiculer et de transmettre à travers les âges, la sagesse et les connaissances culturelles. Toutefois j’essayerai, dans la mesure du possible, d’en saisir et d’en donner le sens à partir de cet art figuratif.
Il s’agira pour moi de présenter brièvement un de ces immenses objets d’art (le tissu traditionnel bamiléké, ndop ) et la symbolique des formes géométriques qui semble n’être qu’un design, mais qui renferment un ensemble de connaissances diversifiées de la dite culture. Il faut au préalable signaler qu’il s’agit d’un tissu sacré qui représente toute une science et qui s’inspire de l’harmonie de l’homme et de la nature. Je m’appuierai sur les travaux de l’historien anthropologue camerounais, Jean-Paul Notué.
D’emblée, la fonction fondamentale des objets d’art bamiléké est de constituer un langage, un moyen de communication et d’intégration sociales. Certains auteurs, parmi lesquels Erwin PANOFSKY, scrutent l’œuvre d’art comme une forme symbolique, c’est-à-dire que rien en elle n’est naturel, tout y est conventionnel et par là-même, signifiant ( PANOFSKY E., 1969, L’œuvre d’art et ses significations ; essais sur les arts visuels, Gallimard, Paris, 1969. Ce point de vue est tout à fait approprié aux objets d’art bamiléké. La manière dont les Bamiléké s’expriment au moyen de symboles, de formes artistiques, constitue un langage des images visuelles. « Cet art est un langage symbolique, le symbole a pour mission d’exprimer le destin de l’homme déchiré par la lutte entre la vie et la mort » (E. MVENG., Art nègre, art chrétien ? Présence Africaine, Rome, 1969, p. 17).
C’est le cas du tissu sacré bamiléké que je mets en exergue ici.
Qu’est-ce que le tissu ndop ? Le tissu ndop est constitué de longues pièces de coton mesurant entre 3 et 15 cm. Ces dernières sont assemblées en 15 à 20 bandes de 5cm de largeur, cousues bord à bord. Fait uniquement de coton et de colorants naturels (l’indigo), ce tissu cache une longue histoire tout comme ses mystérieux symboles. Le ndop est le tissu le plus riche en signification parmi les différentes étoffes Bamiléké.
Le Ndop, depuis sa genèse n’est pas un tissu pour monsieur tout le monde. Depuis des générations, son usage n’était réservé exclusivement pour des Rois, des reines, des notables et des sociétés secrètes. Celui qui portait ce tissu sans en être digne pouvait subir des malheurs. Lorsqu’il était porté, il était simplement noué autour de la taille. Décliné en jupes volantes, robes amples, ou autres tenues traditionnelles, la transmission de ce tissu mythique se fait de génération en génération et est arboré lors de certaines parades traditionnelles et rituelles par des Rois, reines, notables, mais également par des dignitaires justifiant d’un titre au sein de la communauté et d’un attribut traditionnel.
Ornement des lieux de funérailles en pays bamiléké, le Ndop est utilisé lors de deuils. Il sert même de linceul pour envelopper la dépouille des Rois et des notables pour leur enterrement. On décore de coupons de Ndop la place des cérémonies funéraires des personnages importants et membres des sociétés secrètes. Le port du Ndop n’est donc pas un geste anodin.
En outre, disons qu’aujourd’hui le Ndop est fabriqué de façon industrielle avec la technique de production de pagnes wax à base d’indigo, ou même en impression directe. La mode traditionnelle se démocratisant grâce aux stylistes et couturiers, le tissu Ndop n’échappe pas à cette attaque de la modernité. L’original est petit à petit remplacé par la copie. On la retrouve de plus en plus sur le marché. Ce qui désacralise ce tissu mythique, patrimoine culturel de tout un peuple.
Par ailleurs, les motifs géométriques figurant sur les tissus ndop représentent l’homme avec la nature et l’au-delà (la lune, le soleil, les étoiles, les animaux, etc.). Ces figures, (cercles, croix, carré… Cf. le tableau illustratif ci-dessous) sont des formes élues par l’artiste et imposées par lui à l’espace. Elles représentent un tout en miniature, une sorte de synthèse linéaire qui, prise séparément, est souvent traitée comme un motif symbolique. Cercle, carré, rectangle peuvent porter ou contenir des points, des hachures, des croix, des triangles ou encore d’autres figures semblables et concentriques qui apparaissent dans de multiples décors d’objets. Ainsi ils peuvent engendrer d’autres symboles et des compositions d’une étonnante richesse, ornant les masques, les étoffes, les tabourets, les tambours, les pipes, les cadres de porte, etc ... Le motif solaire apparaît souvent sous forme de cercles concentriques, exprimant vie et fécondité. Ils peuvent également évoquer l’architecture : cercles, croix, carré, triangles, losanges.
La croix est une représentation fondamentale. Elle signifie le croisement des routes, division de l’espace, expression du « centre du monde » et de la protection qu’il requiert. Ce motif sert à transmettre un message de paix et de fécondité.
Le triangle et le losange
Ces figures géométriques, symboles de la force, de la fécondité, de la richesse et de la féminité, prédominent dans l’ornementation des œuvres d’art. Les triangles mais surtout les losanges, peuvent avoir l’intérieur hachuré, pointillé, quadrillé, coloré. Ils peuvent envelopper d’autres figures plus petites, surtout de même nature, ce qui aboutit à la genèse de triangles et de losanges concentriques
Concernant les cercles, ils désignent la totalité du monde, portent le motif cruciforme symbolisant les quatre points cardinaux et les chemins de la vie et de la mort. Ils symbolisent la dualité existant entre les vivants et les défunts. En effet, chez les bamilékés, les défunts sont en communion avec les vivants. Les spirales quant à elles symbolisent la variété et la diversité. Les graines accompagnant les spirales symbolisent la fécondité. Tous les motifs présents sur le ndop possèdent une valeur symbolique. Par exemple, la tortue représente la sagesse, l’adresse et la prudence. La peau de reptile symbolise la force de l’union et la puissance royale. Les gousses de kola représentent le partage et la solidarité.
A travers l’œuvre d’art, l’artiste, représente et vénère des thèmes essentiels : la force, l’abondance, la fécondité, la virilité, l’autorité, le mystère de la mort ; respect des ancêtres et action du passé sur le présent. Celui-ci a donc pour but d’intégrer à son œuvre les forces dont il souhaite faire profiter la collectivité, qu’il a pour mission de servir. Derrière l’assemblage symbolique des figures géométriques, existe un contexte social, culturel, historique, religieux, avec lequel l’assemblage symbolique est coordonné et dont l’artiste reproduit spécialement les valeurs, les traits caractéristiques. Ainsi, le langage de la symbolique évoque l’humble condition de l’homme sur la terre, sous ses multiples aspects. Car comme l’affirme le Révérend Père Engelbert MVENG, SJ : « (Le langage de la symbolique est donc un langage essentiellement religieux. Les ethnologues parlent volontiers de théiste. L’une et l’autre, ne font qu’une, du moins pour nous autres africains, car c’est la réalité exprimée qui fait leur unité, et nous savons que cette réalité c’est la Vie ». (E. MVENG., L’Art d’Afrique Noire (liturgie cosmique et langage religieux), Clé, Yaoundé, 1974, p. 17.)
Les arts du plateau bamiléké constituent sans ambages, un grand livre d’explication du monde, de la vie sociale, une pédagogie par l’image à travers les cérémonies cultuelles, les symboles, qui en définitive, révèlent à ses membres le sens de la vie, les orientent dans leur existence, si l’on ne s’en tient qu’au cas du tissus sacré ‘Ndop’. Déchiffrer ce langage nous permet une meilleure connaissance de la culture, du passé des Bamiléké et pourquoi pas un meilleur dialogue entre les religions et une inculturation fructueuse !
Pour le bamiléké en particulier et tous les curieux de cette culture, nous sommes à une époque où la modernité impose sa razzia sur les valeurs traditionnelles et nous oblige en quelque sorte à l’étude de la production artistique bamiléké. En finale, il s’agit de savoir aujourd’hui faire référence au passé, d’être fidèle au patrimoine ancestral qui est un lieu de discernement de la vérité pour l’action dans un monde désenchanté.




