
Le Dieu Tout-Autre se rend Eucharistie pour la communion
L’Eucharistie, qui se présente sous les espèces du pain et du vin, signifie la présence de l’humanité du Christ en tant que celle-ci est source d’une vie de grâce plus intense. Compris comme « communion au corps et au sang du Christ » (1Co 10, 16), le repas du Seigneur est le fondement de la vie communautaire et le lieu où la communauté tout entière se reçoit de Celui qui forge et nourrit sa communion : « Parce qu’il n’y a qu’un pain, à plusieurs nous ne sommes qu’un corps, car tous nous participons à ce pain unique » (1Co 10, 17). Effectivement, « la très saint Eucharistie contient tout le trésor spirituel de l’Eglise, à savoir le Christ lui-même, notre pâque, le pain vivant, lui dont la chair, vivifiée et vivifiant par l’Esprit Saint, donne la vie aux hommes ; les invitant et les conduisant à offrir, en union avec lui, leur propre vie, leur travail, toute la création. » ( Presbyterorum ordinis, num 5). On lit dans ces lignes la valeur fondante de l’eucharistie en tant qu’elle constitue en elle-même l’âme de la mission.
Cependant, ceux auxquels l’Apôtre s’adresse sont des frères, de véritables membres du Corps du Christ, qui possèdent l’Esprit Saint et sont ainsi capables de juger ce qu’ils vivent. L’Apôtre Paul éveille leur intelligence spirituelle et les avertit que toute idolâtrie doit être non seulement évitée, mais et surtout rejetée comme une chose abominable et incompatible avec la communion qu’ils sont appelés à vivre et les liens à resserrer. L’idolâtrie est le fait de s’adonner à l’adoration des images gravées dans le bois, la pierre, le métal, etc. (Nb 14, 23 ; 2R 9, 22 ; 2Chr 5, 13 ; Jr 3, 2.8.9 ; Ez 16, 25 ; Os 2, 4). De cette manière, l’idolâtrie trahit l’Alliance que le peuple avait scellée avec son Dieu. Plus encore, l’idolâtrie se veut l’adoration des dieux étrangers, la fornication, la prostitution ou l’adultère (1Co 10, 14 ; Ga 5, 20 ; Col 3, 5). En effet, l’Apôtre des Gentils vise un problème très précis et notre articulation ne peut se comprendre hors de ce contexte.
Disons-le mieux, Paul se focalise sur le péché de l’idolâtrie et explique le mal produit par les sacrifices rituels, tant chez les chrétiens que chez les païens. Dans la religion chrétienne, on ne pratique pas les sacrifices d’animaux, mais la religion juive en pratiquait et elle n’était pas la seule. Les autres religions environnantes en faisaient autant. Et dans toutes les religions, que ce soit la religion juive ou une autre, le sacrifice était souvent suivi d’un repas qui avait lieu dans le Temple même et au cours duquel on mangeait la viande sacrifiée. Et donc parmi les corinthiens convertis au christianisme, il y avait des gens qui, jusqu’à leur conversion, avaient participé aux sacrifices d’animaux dans la religion païenne et au repas qui suivait ces cérémonies. Ceci note qu’il semblerait que, d’après le contexte, certains d’entre les membres de la communauté de Corinthe avaient encore la tentation de continuer à participer à ce repas dans les temples des idoles. Et l’Apôtre est ferme. Pour lui, il faut choisir ou entrer en communion avec le Dieu vivant (Jésus-Christ) ou rechercher une autre communion. Il n’est pas question dit-il, de participer à la fois à la table du Seigneur et à celle des idoles. Ainsi, le surplus des viandes sacrifiées dans les temples des idoles étaient vendus en boucherie, alors un chrétien pouvait-il en acheter et en consommer sans se faire complice de l’idolâtrie ? Cela tout l’enjeu du discours de Paul. Il veut montrer que ceux qui mangent la viande sacrifiée doivent faire attention à ne pas scandaliser les chrétiens les plus scrupuleux ou des non-chrétiens qui seront surpris de voir les chrétiens se rendre complices de l’idolâtrie.
Dans cette lancée, Paul veut montrer que l’Eucharistie nous fait entrer en communion avec le Dieu de Jésus-Christ. Davantage, Paul insiste sur le sens du repas dans les assemblées chrétiennes. La coupe d’action de grâce que nous bénissons est communion au sang du Christ. Le pain que nous rompons est communion au corps du Christ. Ceci laisse entrevoir que ceux qui reçoivent l’Eucharistie, corps et sang du Christ, entrent en communion avec Lui. Cette communion fait d’eux un seul corps avec le Christ, et donc avec les autres. L’unicité du pain eucharistique est à la fois symbole et source de cette unité. La communion exprime visiblement le lien d’intimité, d’appartenance et de solidarité profonde. Le Christ nous l’a bien dit en évoquant le terme « Alliance » (Lc 22, 20 ; Jr 31, 33). L’Alliance c’est l’expression d’appartenance réciproque à l’engagement mutuel, car à travers elle le peuple devient peuple de Dieu et Dieu devient son Père. En Jésus en effet, c’est Dieu qui accomplit son Alliance avec l’humanité et en Jésus aussi, c’est l’humanité qui s’inscrit et assume ce projet de Dieu et y répond efficacement. Jésus est celui qui entretient le dialogue avec Dieu. Nouvel Adam, Jésus fait entrer toute l’humanité dans l’orbite de son Père. Et c’est tout le mystère de Jésus qui est engagé, lequel est à la fois homme et Dieu.
En lui Dieu propose son amour, en lui l’humanité répond par l’action de grâce. En lui Dieu se révèle, en lui l’humanité répond à la Parole. En lui Dieu se donne et en lui l’humanité accueille le don de Dieu. Voilà pourquoi la prière eucharistique se conclut en ces termes : « Par lui, avec lui et en lui, à toi, Dieu le Père tout-puissant, dans l’unité du Saint-Esprit, tout honneur et toute gloire, pour les siècles des siècles. Amen ! ». Ce qui fut la grande découverte du peuple de Dieu, c’est que le Dieu Tout-autre s’est rendu proche. C’est vrai au plus haut degré dans l’Eucharistie. Et c’est la véritable présence qui se dit dans l’aujourd’hui de la vie chrétienne. Selon cette logique « dans l’Eucharistie, par la transformation du pain et du vin en corps et sang du Seigneur, l’Eglise jouit de cette présence avec une intensité unique.» ( J.P. II, Ecclesia de Eucharistia vivit, num 1). l’Eucharistie demeure pour nous le mystère du Dieu Tout-autre et en même temps elle nous fait participer à son intimité et à sa divinité. Ce n’est pas l’homme qui a tant aimé Dieu, mais c’est Dieu qui s’est fait proche de l’homme.
L’Eucharistie est donc un repas de communion comme toutes les religions en connaissaient, mais le sacrifice lui-même qui a changé, le sacrifice que Dieu attend, ce n’est plus l’immolation d’un animal ; c’est le don de notre vie, comme le dit bien le psalmiste : « Tu ne voulais ni sacrifice ni offrande ; tu ne voulais ni holocauste ni offrande ni victime, alors je viens faire ta volonté ». C’est ce que le Christ a fait : sa vie entière était vouée au service de ses frères. Et quand nous participons au repas de l’Eucharistie, nous unissons nos vies à la sienne pour les offrir au Père. Cela va très loin dans la logique de Paul. Paul dit, en effet, que nous faisons partie du même corps qui est le Christ. Le pain que nous rompons est communion au corps du Christ.
Et si nous faisons réellement un seul corps avec Lui, il nous rend capables de devenir désormais la même vie que lui. A notre tour, nous devons nous offrir pour la naissance d’une humanité nouvelle, car effectivement quand nous participons à l’Eucharistie, nous ne sommes pas seuls concernés. Jésus donne sa vie pour la multitude et quand il se donne à nous en nourriture, c’est aussi en vue de la multitude. D’où, face aux duplicités qui rongent notre société en mal ; l’Eucharistie est une réponse suffisante pour promouvoir l’unité et l’authenticité. Celui ou celle qui s’approche de la table du Seigneur endigue toute jalousie, hypocrisie, idolâtrie, indifférence, etc. Dans cette logique, la vertu de la solidarité nous indique le chemin d’unité existentielle entre les membres du Corps du Christ. Et dans notre culture des bashi (une tribu vivante dans la partie orientale de la RDC), la solidarité est une pratique qui inaugure la communion sans ambages. En effet, chez nous, on dit : « Oluzege luli omunda lwo lurhuma oluli amugongo lwajegera » (Le grelot qui est à l’intérieur cause la sonorité à celui de l’extérieur). L’absence de l’un entraîne l’autre à ne pas vibrer. Ce proverbe souligne l’importance de la complémentarité entre les personnes voulant améliorer leurs vies. Chaque personne a besoin de l’autre. C’est pourquoi les Bashi sentaient l’obligation d’être solidaires. Bien plus, c’est par la solidarité que les Bashi pouvaient améliorer leurs conditions de vie en vivant en harmonie avec Dieu et avec les autres. Ainsi, la solidarité est la clé de leur croyance en Dieu et de leur perception du développement. Une telle société qui se fonde sur la solidarité promeut la promotion des pauvres, des abandonnés et des misérables. Et l’Eucharistie est l’un des moyens pour construire cette unité solidaire.
Pour tout dire, l’Eucharistie est ainsi le signe rempli de nouveau temps et de nouvel ordre du salut. Cette nouvelle réalité du salut se dilate aussi bien au rapport de l’homme à Dieu qu’à la relation des hommes entre eux. Cela transparaît dans la logique paulinienne de l’Eucharistie selon laquelle la participation au corps eucharistique du Seigneur est en même temps communion au corps ecclésial (1 Co 10, 16s). Cette logique a poussé Saint Augustin à s’exprimer en ces termes : « Si donc vous êtes vous-mêmes le corps du Christ et ses membres, alors sur la table eucharistique se trouve votre propre mystère […]. Vous devez être ce que vous voyez, et vous devez recevoir ce que vous êtes. » (Saint Augustin, Sermon 272, sur les sacrements, signes visibles d’une réalité cachée). Pour renchérir, dans une des homélies, le Pape Benoît XVI soulignait ceci : « L'Eucharistie ne peut jamais être un fait privé, réservé à des personnes qui se sont choisies par affinité ou amitié. L'Eucharistie est un culte public, qui n'a rien d'ésotérique, d'exclusif. » (Benoît XVI, Homélie du jeudi, 28 mai 2008, sur le parvis de la Basilique Saint Jean-de-Latran). C’est cela devenir le Christ que l’on reçoit dans le mystère de la sainte Eucharistie. Corps et sang du Christ, sacrement de la nouvelle humanité en Dieu, l’Eucharistie « exige que nous vivions le mystère de mort et de vie qui s’actualise sur l’autel, en nous donnant totalement à nos frères. » (Constitutions et Règlement général, art. 46).
La communion eucharistique se réalise effectivement dans l’agir du sujet chrétien. Il s’agit des conséquences éthiques qui se déclenchent dans la compréhension du caractère fondamental de l’Eucharistie. Ainsi on ne peut pas partager le pain eucharistique sans partager aussi le pain quotidien. Ce n’est pas sans raison que l’assemblée eucharistique s’achève par l’envoi dans le monde. Le rassemblement et la mission sont deux pôles qui ne doivent pas être détachés l’un et l’autre. La mission sans rassemblement devient intérieurement vide et creuse, mais le rassemblement sans mission devient stérile et finalement peu digne de foi. Ce repas est en quelque sorte la mission qui renforce la communion vécue et concourt au bonheur partagé. En fin de compte, l’Eucharistie dont nous faisons mémoire du Christ est un rappel pour vivre et poursuivre l’œuvre pour laquelle Jésus a donné sa vie, à savoir la construction d’une humanité et d’une fraternité nouvelles où sont abolies toutes les formes de division et de domination, et où chacun est en mesure de mourir pour l’autre.



