
Le péché originel confronté aux théories de l’évolution
Lorsque, dans une conversation, on fait allusion au péché originel, ou lorsqu’on avoue sa perplexité devant les difficultés que présente ce dogme, on entend parfois dire : « Tiens, vous y croyez donc encore ? », affirme l’imaginaire collectif. A quoi il est bien difficile de répondre, l’interlocuteur ayant l’air d’affirmer que, pour lui, la question a définitivement disparu du champ de ses préoccupations. Cependant, même si les réactions ne sont pas toutes de cette nature, il faut bien reconnaître que le dogme du péché originel est pour beaucoup de chrétiens une pierre d’achoppement.
Nous constatons qu’aujourd’hui la doctrine du péché originel se trouve confronter à des multiples contradictions provenant des domaines scientifiques. Nous assistons à un abandon massif dans l’Eglise. Nombreux ne croient plus au péché originel et ont du mal à s’approcher du sacrement de l’amour infini de Dieu. Le discours traditionnel du péché originel qui consiste en l’affirmation de l’existence d’un premier couple, Adam et Eve, doit être renouvelée ; car elle ne concorde pas avec ce que l’on sait aujourd’hui des origines de l’humanité. Cette présentation du péché originel est devenue dans la société contemporaine une source majeure de l’athéisme moderne qui réfute ce qui lui semble être une fable culpabilisante.
A part les remises en cause venues de la science, actuellement les grandes difficultés sont d’ordre théologique, liées à l’être et l’agir de Dieu. Aujourd’hui, sachant que l’histoire de l’humanité est fort ample, et que les êtres humains constituent un vaste ensemble, Comment peut-on comprendre que Dieu soit amour et juste, si l’humanité est accablée de malheur à cause de son passé ? Quelle faute pourrait donc être si grave que les milliards d’hommes en aient été, en sont et en seront infectés ? Même si l’homme a désobéi à Dieu, même si cette faute est inexcusable, est-il juste que Dieu dans sa sainteté, s’acharne sur des êtres qui n’ont pas participé à cet acte, puisqu’ils n’étaient encore pas nés ? Comment comprendre que le nouveau-né, sans qu’il n’ait péché personnellement, puisse être déjà appelé pécheur ? Si tout le monde a péché en Adam, comment comprendre le dogme de l’Immaculée Conception ?
Puisque la difficulté est si radicale, il est nécessaire de prendre la question à sa racine. La notion de péché originel reste un sujet d’actualité dans la vie de l’Eglise et de la société. Elle joue un rôle considérable dans la théologie catholique, puisqu’elle est en interaction forte avec la théologie de la Rédemption, celle de l’Immaculée Conception, la théologie de la grâce, la théologie de la Création et la théologie du baptême. Ainsi donc, parler du péché originel, c’est toucher à tous les points fondamentaux de la doctrine chrétienne. Notre souci consiste à redonner sens à la doctrine du péché originel qui nous pousse à confesser la bonté de Dieu et la grandeur de l’être humain responsable de ses actes.
- La réalité du péché originel
Saint Augustin (354-430) est la figure de prou de la doctrine du péché originel. L’expression « péché originel » apparaît pour la première fois dans Les Confessions, rédigées entre 397 et 398 : « … du péché originel qui tous nous fait mourir en Adam.» (Saint AUGUSTIN, Confessions, livre V, IX, 16 ; Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1998, p. 869). D’emblée remarquons que, les trois ingrédients de la doctrine du péché originel sont dans l’affirmation de saint Augustin : péché, mort, Adam. L’élaboration de la doctrine du péché originel est fortement marquée par son itinéraire personnel. Il élabore sa pensée théologique à travers ses luttes contre le Manichéisme, le Donatisme et Pélagianisme. Nous trouvons sa contribution du péché originel dans son commentaire de Gn 2-3 et de Rm 5, 10-21 et sa réaction contre Pélage. Ainsi donc, le fait d’en parler, sonde et prouve que le péché originel est une réalité existentielle.
En effet, le « péché originel » ( dont l’expression est de Saint Augustin, laisse entendre que le péché est bien l’orgueil, c’est-à-dire la prétention de vivre sans l’aide de Dieu, en rupture d’alliance et par le refus de la prévenance de ses dons) est une réalité existentielle qui ne s’écarte pas du mal. Le mal est présent et existentiel dans le monde. Il nous est impossible de le nier ; car le mal, on le voit partout. Nier l’existence du mal, c’est se tromper et tromper les autres. Le mal est une réalité irrécusable. Il nous est important même de le nommer, de le démasquer sans se voiler la face. Pour cela, le pape Benoît XVI, lors de sa catéchèse du 03 décembre 2008, affirmait que : « L’existence de ce que l’Eglise appelle le péché originel est, hélas, d’une évidence écrasante. Il suffit de regarder autour de nous et surtout en nous. L’expérience du mal est si concrète qu’elle s’impose d’elle-même et nous amène à nous demander : d’où vient le mal ? Pour un croyant, en particulier, la question va encore plus loin : si Dieu, qui est la Bonté absolue, a tout crée, d’où vient le mal ? » ( BENOIT XVI, Audience générale du 3 et 8 décembre 2008 ) Reconnaître cette leçon de vérité, est déjà un chemin du salut, car : « la vérité vous rendra libres ».(Jn 8,32) Une connaissance de soi acquise en quittant la relation d’amour avec Dieu, abîme le regard de l’homme sur lui-même. Il s’agit simplement de la reconnaissance d’une énigme ou d’un mal incompréhensible mais réel. Ainsi, le mal étant une réalité existentielle, nous devons radicalement le dénoncer et non le gommer.
L’homme, responsable du péché originel ?
Pouvons-nous nier que l’homme ait sa part de responsabilité dans le mal ? Héritiers de ce péché originel, nous sommes aussi responsables du péché. Le psalmiste se reconnaît devant le Seigneur et prie ceci : « Contre toi, et toi seul, j’ai péché, ce qui est mal à tes yeux, je l’ai fait » et « je suis né dans la faute, j’étais pécheur dès le sein de ma mère. » (Ps 51,5 et 7) Ainsi, nous entrons dans le monde, déjà marqués par le mal et cela blesse notre liberté. La liberté de l’homme est une liberté située, conditionnée. Pour cela, l’homme a une part de responsabilité du mal dans le monde. Le jugement de la culpabilité nous indique que nous sommes responsables ; et si nous sommes responsables du péché, nous apprenons les chemins de la liberté. L’homme est le responsable du péché originel ou le mal. En mettant pour une part, le mal dans les mains de l’homme, il a du même coup, non seulement défatalisé le mal, mais aussi assuré de quelque manière à l’homme la maîtrise partielle du mal. Si le mal ne vient pas seulement d’ailleurs, mais aussi de l’homme, c’est que l’homme en a une certaine maîtrise, c’est que l’homme pourrait ne pas le commettre. L’homme est capable de renoncer au mal et de faire le bien, car le mal n’est pas ontologique à l’homme. Celui qui a fait effectivement mal, aurait pu faire autrement, et il le pourra toujours.
De ce fait, GESCHE affirme que « Prométhée est à jamais condamné alors qu’Adam et Eve sont seulement châtiés, c’est-à-dire appelés à la correction et la reprise possible » (A. GESCHE, Dieu pour penser I le mal, p. 111) . En ce sens, l’être humain n’est pas coupable à un niveau ontologique, mais de manière « transitoire », passagère. Le péché originel est une vérité de salut parce qu’il annonce le pardon et la rémission. Il n’est pas une clé d’enfermement, l’annonce d’une libération, d’une Bonne Nouvelle. Tous, nous sommes sauvés en Jésus Christ, et sommes placés sous la miséricorde de Dieu.
La doctrine du péché originel comme responsabilité, est celle d’une responsabilité de solidarité. Il y a la solidarité entre les hommes. Nous nous tenons la main. Il n’y a pas d’exception, nous sommes tous solidaires. Nous comprenons notre solidarité en Adam à la lumière de notre solidarité en Christ. Le Christ constitue le miroir d’Adam. Adam n’est pas la condition de possibilité du Christ, mais c’est le Christ qui éclaire le mystère de l’homme pécheur. Comme l’exprime très bien le Catéchisme de l’Eglise Catholique : « Il faut connaître le Christ comme source de la grâce pour connaître Adam comme source du péché. » (CEC.388) Le Christ est situé au commencement de la Création, mais aussi à son terme. C’est le Christ qui « est l’archétype de l’homme accompli et désiré par Dieu et non Adam qui aurait été créé dès le début avec toutes les perfections possibles ». ( M. MALDAME, Le péché originel. Foi chrétienne, mythe et métaphysique, p. 24) Dans l’épître aux Romains (Rm 5), c’est bien à partir du Christ que Paul se réfère à Adam. La visée est le salut apporté par Jésus-Christ, mis en valeur par la figure d’Adam et non Adam comme justifiant la venue du Christ. C'est en référence à l'universalité du salut en Jésus Christ que Paul présente Adam, la figure de l'universalité du péché de l’humanité : « Comme par la faute d'un seul ce fut pour tous les hommes la condamnation, ainsi par l’œuvre de justice d’un seul, c’est pour tous les hommes la justification qui donne la vie. » (Rm5,18)
Le baptême des petits enfants
Saint Augustin et le Concile de Trente avaient attesté que l’on baptise les petits enfants pour supprimer du péché originel. Selon le Concile de Trente, :« Le baptême doit être donné même aux petits enfants qui n’ont pu encore commettre aucun péché personnel, afin que, nés privés de la grâce surnaturelle, ils renaissent « de l’eau et de l’Esprit » à la vie divine dans le Christ Jésus ». ( DS 1OO7)
Une telle définition du péché originel comme perte de la grâce surnaturelle est erronée et donc dépassée aujourd’hui. On baptise les enfants parce que comme hommes, ils ont besoin du Christ et du salut qu’il apporte. Le baptême n’a d’ailleurs pas pour seul effet la rémission des péchés. Et saint Jean Chrysostome nous le montre : « C’est pour cette raison que nous baptisons même les petits enfants, bien qu’ils n’aient pas de péchés, pour que leur soit ajouté la justice, la filiation, l’héritage, la grâce d’être frères et membres du Christ, et de devenir la demeure du Saint-Esprit ». ( Jean Chrysostome, Huit catéchèses baptismales, p.154) Ce qui est premier pour nous, c’est la grâce du baptême, la victoire qu’il représente sur les forces du mal, l’entrée dans l’Eglise communauté des croyants, des sauvés. Dans le baptême, nous demandons à l’Eglise de Dieu la foi et non l’effacement ou nettoyage du péché originel ; car « C’est le baptême qui vous sauve à présent et qui n’est pas l’enlèvement d’une souillure charnelle, mais l’engagement à Dieu d’une bonne conscience par la Résurrection de Jésus-Christ… ». (1P3, 21) Ainsi, par le sacrifice de la croix de Notre Seigneur Jésus Christ, nous a racheté du péché originel et de tous les péchés personnels commis par chacun de nous, se vérifie la parole de l’apôtre : « Là où le péché a proliféré, la grâce a surabondé » (Rm 5, 20). Quant aux enfants morts sans baptême, de même que nos ancêtres qui n’ont pas connu le Christ, leur sort est dépendant du Christ. Il sait de quelle manière les sauver.
Nous tenons donc, avec le concile de Trente, que « le péché originel est transmis avec la nature humaine, par propagation et non par imitation et qu’il est intérieur et propre à chacun ». (Concile de Trente, Canon 4 ; DS 170.) Une telle manière d’universaliser le péché originel devient un présupposé théologique pour nous parler du salut et non une idée selon laquelle tout le monde aurait péché. Il y a ici donc l’affirmation de l’universalisme du salut partant de l’universalisme du péché. De ce fait, « Dire que j’ai péché en Adam signifie que j’ai besoin du salut que le Christ apporte à l’humanité. Dire que je n’ai pas péché en Adam signifie que je n’ai pas besoin du Christ ». ( J.M. MALDAME, Le péché originel. Foi chrétienne, mythe et métaphysique, p. 24) Parler du péché, c’est parler du salut. Parler de Satan, c’est parler de Jésus-Christ.
Enfin, La doctrine du péché originel pourrait ainsi se renouveler, dans l’esprit de la présentation proposée dans Lumen Gentium, c’est-à-dire en réinstallant le Christ au cœur de la doctrine, puisque le Christ est présent à l’origine et au terme de l’histoire du monde. Dans ce sens, le Christ apparaît comme le nouvel Adam qui donne le sens ultime à toute la création, car : « Dieu a voulu que dans le Christ, toute chose ait son accomplissement total » (Col 1, 19). C’est pourquoi la doctrine du péché originel peut renouveler notre foi au Dieu Créateur qui ne se tient pas seulement au commencement du monde, mais aussi au terme de l’histoire, du côté de la promesse d’un accomplissement total de sa création. Cette lecture tournée vers l’avenir est non seulement plus conforme à l’enseignement même de Jésus mais elle paraît aussi plus consistante avec une vision évolutionniste de l’univers.



