
Penser une théologie de la solidarité à partir des proverbes de la culture Shi
0. Brève présentation des Bashi
La tribu des Bashi se situe au Nord-Est de la province du Sud-Kivu, en République Démocratique du Congo. Le Bushi se situe donc au bord Ouest du lac Kivu. Il est limité à l’Ouest par les monts Kahuzi et le Burega ; au Nord par le Buhavu et au Sud par le Bufulero et le Bunyindu. La langue des Bashi est le Mashi, une langue très riche, comportant un vocabulaire très développé. Les Bashi désignent chaque chose par son nom et les périphrases sont quasi inexistantes. De plus, cette langue comporte une infinité de proverbes renfermant la sagesse bantu. Parmi les moyens traditionnels de transmission de cette richesse culturelle figurent la chanson, la danse, les contes, les proverbes, etc.
1. L’importance de recourir aux proverbes
Les Bashi reconnaissent dans les proverbes une véritable courroie de transmission culturelle qui fait leur fierté. Les interprétations données à tel ou tel proverbe incitent les membres de la tribu Shi à se découvrir, à se situer, à réfléchir sur la situation ; et même à s’unir pour parler le même langage. Les Bashi est un peuple, comme tant d’autres, soucieux d’améliorer leurs conditions de vie, chercher leur bien-être. Pour ce faire, ils mettent en pratique tous les moyens possibles susceptibles d’améliorer leur façon d’être. Les proverbes renferment la sagesse de la culture Shi et favorisent l’homme à entrer en relation avec Dieu, avec lui-même, avec les autres et avec le monde.
Cela étant, « la solidarité » est le trait dominant retrouvé dans plusieurs proverbes décrivant la vie du peuple Bashi. Cela est évident, car la situation socio-culturelle des Bashi en témoigne davantage. Ainsi dans le vécu quotidien, les paysans Shi s’entraident, s’unissent, se complètent, pour réaliser un projet de grande envergure. Par exemple pour construire une hutte, les Bashi s’entraident mutuellement à travers le système appelé « kuyubasa ». Un groupe apporte la paille, un autre les cordes ou les bois de construction et tous ensemble construisent la maison au bout d’une journée. Ainsi, plusieurs exemples témoignent combien de fois les Bashi mettent plus d’importance à la solidarité afin d’arriver à la promotion de « tout homme et tout l’homme » comme nous rappelle l’un des proverbes : « Omulume ajirwa n’owabo » (l’homme n’est homme que parmi les autres).
Les proverbes ont attiré notre attention dans le processus de l’élaboration d’une théologie de la solidarité chez les Bashi. Les proverbes sont liés à la dimension culturelle de l’homme car : « sans une culture dans laquelle l’homme se retrouve et à laquelle il se réfère, on ne peut avoir de vrai développement dans son milieu de vie ». (G. DEFOUR, Le développement rural en Afrique centrale, Théories et Essaie d’Analyse critique, Ed. Bandari, Bukavu, 1994, p. 4.)
La confiance en soi, celle de l’homme dans ses « racines » pour vivre, pour s’épanouir, se libérer et se développer, constitue un atout essentiel pour le développement véritable d’une théologie de la solidarité qui promeut la relation avec Dieu et la relation interpersonnelle. De cette manière, les proverbes forment l’armature et la fine pointe d’un type de relation communicationnelle entre les personnes.
2. La théologie de la solidarité comme l’unité « Obuguma »
« Ecinyabuguma co cilwa amatumu » (C’est par l’union qu’on gagne une guerre). Le peuple Bashi a connu beaucoup de guerres contre d’autres groupes sociaux ou ethniques, surtout pour les conquêtes des terres. La plupart des fois, ils arrachaient des victoires car tous combattaient dans l’unité. Ainsi, ils restaient solidaires en tout et pour tout, « car les hommes vont main dans la main, comme dit le psalmiste». De même, « Ecinyabuguma co ciyirha Engwi » (C’est par un effort conjugué de tous qu’un groupe arrive à tuer un léopard). Le léopard dans la culture Shi est considéré comme un animal très terrifiant, méchant et très dangereux pour la vie des hommes et de leurs animaux domestiques. Cependant, les hommes unis, solidaires parvenaient à le mettre hors d’état de nuire. « Hungwe arhagwa aharhi wabo » (le corbeau ne se repose pas là où il n’y a pas un autre). Certes, ceux qui se ressemblent, s’assemblent. Les Bashi reconnaissent que tous étaient les mêmes, étaient des frères et que par conséquent, il fallait s’unir pour résoudre divers problèmes qui touchaient à la destinée du village. Une telle sagesse nous appelle à « la fraternité universelle » dont nous parle le Pape François.
3.La théologie de la solidarité comme l’entraide (Oburhabale)
Ce thème est aussi composé des proverbes décrivant comment, par la solidarité, les Bashi parvenaient à atteindre l’amélioration de leur vie. « Omulume ajirwa n’owabo » (un homme vaut ce qu’un autre a fait de lui). En effet, à lui seul, un homme ne peut rien. On a toujours besoin d’un soutien ou appui d’une autre personne pour aller de l’avant. Ce proverbe insiste sur l’utilité de la solidarité dans un groupe social. L’homme est un être de relation. Il ne vit pas seul. Le bashi se reconnaît dépendant de Dieu et des autres car il est créé en relation avec les autres hommes.
« Oluzege luli omunda lwo lurhuma oluli amugongo lwajegera » (Le grelot qui est à l’intérieur cause la sonorité à celui de l’extérieur). L’absence de l’un entraîne l’autre à ne pas vibrer. Ce proverbe souligne l’importance de la complémentarité entre les personnes voulant améliorer leurs vies. Chaque personne a besoin de l’autre. C’est pourquoi les Bashi sentaient l’obligation d’être solidaires. Bien plus, c’est par la solidarité que les Bashi pouvaient améliorer leurs conditions de vie en vivant en harmonie avec Dieu et avec les autres. Ainsi, la solidarité est la clé de leur croyance en Dieu et de leur perception du développement. Une telle société qui se fonde sur la solidarité promeut la promotion des pauvres, les abandonnés, … La théologie de la solidarité devient une bonne nouvelle de la miséricorde pour les pauvres et nourrit les personnes et les communautés dans leur lutte pour la vie, la paix et l’espérance.
Enfin, penser une théologie de la solidarité nous invite à mettre en valeur la dimension de relation horizontale qui nous donne une ouverture à la dimension de relation verticale. Dans cette conception, le développement des Bashi vise à la fois la promotion de l’homme dans son rapport avec Dieu, avec lui-même, avec ses semblables et avec le monde. Pour les Bashi, la promotion sociale n’est possible que grâce à la solidarité qui implique l’unité, l’entraide et la complémentarité. Ainsi, la solidarité est considérée comme le pivot du progrès, de la prospérité et de succès par les Bashi dans leurs activités quotidiennes telle que l’agriculture, l’élevage, la construction, l’éducation, le mariage, le deuil, etc. Les Bashi sont éduqués sous la couverture de la solidarité (l’amour, l’unité) comme source de l’ouverture à Dieu, et à ses semblables.



